
Tornado Cash gagne son procès : l'neutralité technologique équivaut-elle à l'innocence ?
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Tornado Cash gagne son procès : l'neutralité technologique équivaut-elle à l'innocence ?
La logique juridique fondamentale derrière cette décision pourrait bien être le point clé pour comprendre la relation future entre la technologie et le droit.
Rédaction : Liu Honglin, Iris
Une nouvelle avancée majeure dans l'affaire du mixeur Tornado Cash !
La Cour d'appel fédérale du cinquième circuit des États-Unis a récemment statué que les contrats intelligents immuables de Tornado Cash ne répondent pas à la définition juridique traditionnelle de « bien », rendant ainsi illégitimes les sanctions imposées par le Bureau du contrôle des avoirs étrangers (OFAC) du Trésor américain. Ce jugement pourrait constituer une bonne nouvelle pour la majorité des développeurs Web3. Toutefois, cette décision ne signifie pas pour autant que les développeurs technologiques soient entièrement exemptés de responsabilité.
En tant que professionnels du droit spécialisés dans le domaine Web3, les avocats du cabinet Manquin estiment nécessaire d'approfondir les enseignements de ces deux affaires : L'indépendance technologique équivaut-elle réellement à une exonération totale de responsabilité ? Quels principes peuvent guider la délimitation judiciaire entre les outils technologiques et les comportements des utilisateurs ? La logique juridique fondamentale derrière ce jugement pourrait bien être la clé pour comprendre les relations futures entre technologie et droit.
L'enjeu central de l'affaire Tornado Cash : s'agit-il d'un « bien » au sens du droit ?
Le cœur du litige autour de Tornado Cash réside dans la question de savoir si un contrat intelligent peut être considéré comme un « bien » au sens juridique, ce qui détermine directement la légalité des sanctions imposées par l'OFAC. Certains pourraient alors se demander en quoi le fait qu'un contrat intelligent soit ou non qualifié de « bien » influence la capacité des États-Unis à lancer des sanctions contre lui.
Selon la loi sur les pouvoirs économiques en cas d'urgence internationale (IEEPA), le Trésor américain ne peut sanctionner ou geler un actif que si celui-ci est défini comme un « bien ». Dans cette affaire, l'OFAC a justifié sa sanction en affirmant que Tornado Cash, en tant qu'outil de mixage, constituait un moyen central utilisé par les criminels pour dissimuler l'origine de leurs fonds, notamment dans des activités de blanchiment. Selon les données de l'OFAC, en 2021, le groupe de hackers nord-coréen Lazarus Group aurait transféré via Tornado Cash plus de 65 % de ses fonds illégaux. Ainsi, même si un contrat intelligent est un outil technique, son utilisation réelle permettrait de le classer comme un « bien », justifiant sa désignation comme cible de sanctions.
Cependant, la Cour d'appel du cinquième circuit des États-Unis adopte une position différente. Elle souligne que l'utilisation d’un contrat intelligent ne détermine pas son statut juridique, et qu’il ne peut être catégorisé comme un « bien » simplement parce que certains utilisateurs en font un usage illégal. Le contrat intelligent sous-jacent à Tornado Cash est un code auto-exécutable et décentralisé, qui ne peut ni être possédé, ni être contrôlé ou utilisé de manière exclusive. Il ne remplit donc pas les critères traditionnels de la propriété. Sur cette base, la cour conclut que les sanctions de l'OFAC excèdent les pouvoirs prévus par la loi.
Ce différend a suscité un large débat sur la neutralité technologique. Les partisans de cette notion soutiennent que la technologie en elle-même n'est pas coupable ; son objectif initial est de fournir des fonctionnalités légales, comme la protection de la vie privée grâce aux mixeurs, et non de faciliter la criminalité. En revanche, les opposants estiment que les conséquences de la mauvaise utilisation technologique ne doivent pas incomber uniquement à la société, et que le rôle et la responsabilité des développeurs ne peuvent être ignorés. Cette tension est illustrée par les poursuites engagées par le ministère américain de la Justice contre les cofondateurs de Tornado Cash, Roman Storm et Roman Semenov. Le ministère affirme que ces développeurs, conscients du risque d’usage abusif de leur outil, ont tout de même promu activement son utilisation, ce qui pourrait constituer une complicité indirecte de blanchiment.
Cela soulève une question plus profonde : comment le droit doit-il intervenir lorsque l’intention initiale d’une technologie diverge de son utilisation réelle ? Comment équilibrer, particulièrement dans les systèmes décentralisés, l’imprévisibilité technologique avec les risques sociaux potentiels ? Et où fixer la limite de la responsabilité des développeurs ?
Ces questions ne concernent pas uniquement le système judiciaire américain. À travers le monde, différents pays et régions sont confrontés à des défis similaires. La pratique judiciaire chinoise, quant à elle, illustre une logique juridique et une approche réglementaire radicalement différentes.
La perspective chinoise : intervention juridique fondée sur l’usage concret
Contrairement aux États-Unis, où l’accent est mis sur la responsabilité légale des développeurs, la justice chinoise aborde la neutralité technologique en analysant principalement l’utilisation concrète d’un outil technique et son impact social, afin d’évaluer s’il porte atteinte à l’intérêt public ou à l’ordre social.
L’affaire Kuaibo (QVOD) en est un exemple emblématique. Le lecteur Kuaibo était en soi un outil technologique efficace, mais ses caractéristiques techniques ont été massivement exploitées par les utilisateurs pour diffuser des contenus contrefaits. Le tribunal a estimé que, malgré la connaissance par Kuaibo de ce risque d’usage abusif, l’entreprise n’avait pris aucune mesure technique restrictive, allant même jusqu’à optimiser son interface pour encourager davantage d’utilisations. En conséquence, la cour a interprété cette passivité comme une forme de participation indirecte, condamnant l’entreprise pour complicité de contrefaçon. Ce précédent judiciaire montre que, en Chine, la reconnaissance de la neutralité technologique est conditionnelle : la prévisibilité par les développeurs des usages abusifs potentiels, ainsi que les mesures prises pour y remédier, constituent des éléments clés dans l’évaluation de leur responsabilité légale.
Dans le secteur de la finance technologique, cette approche réglementaire s’applique également. Par exemple, dans une affaire de mine de bitcoins en province du Hunan en 2019, le tribunal a reconnu que, bien que la mine n’ait pas commis d’acte illégal direct, sa consommation excessive d’énergie nuisait aux ressources publiques, violant ainsi les réglementations locales sur la gestion énergétique. Ce cas illustre que le cadre juridique chinois ne se limite pas à vérifier la légalité intrinsèque de la technologie, mais examine attentivement l’impact de son application réelle sur l’intérêt collectif.
Plus encore, la justice chinoise tend à examiner si les développeurs étaient en mesure de prévoir les risques liés à leur technologie. Ainsi, dans l’affaire Token Better de 2019, impliquant une collecte illégale de fonds, la plateforme avait développé une fonction d’échange de monnaies virtuelles facilitant l’absorption illégale de capitaux du public. Bien que les poursuites aient principalement visé les opérateurs de la plateforme, le procès a également noté que l’équipe technique, consciente du risque d’usage abusif pour collecte illégale, n’avait pas mis en œuvre de mesures techniques de blocage ou de limitation. Ce comportement passif a été perçu comme une tolérance envers les activités illégales, aggravant indirectement la responsabilité de la plateforme.
Par ailleurs, la régulation chinoise des blockchains met l’accent sur la manière dont les développeurs intègrent la conformité dans leurs solutions techniques. Prenons l’exemple d’un projet blockchain de lutte contre la pauvreté mené par une administration locale : bien que l’objectif initial fût d’améliorer la transparence de la distribution des fonds via la blockchain, une vulnérabilité dans la conception du contrat intelligent a permis à des individus malveillants de modifier et transférer frauduleusement une partie des fonds. L’enquête judiciaire a conclu que l’équipe de développement n’avait pas suffisamment anticipé les risques liés aux failles techniques, et que la conception n’atteignait pas un niveau raisonnable de sécurité. En conséquence, l’équipe a été tenue de participer à la recherche des responsabilités et à assumer une partie des obligations correctives.
Cependant, la justice chinoise ne rejette pas systématiquement les outils technologiques. Pour certaines technologies axées sur la protection de la vie privée, les tribunaux reconnaissent pleinement la légitimité. Par exemple, dans un litige juridique de 2020 concernant un logiciel de messagerie chiffré, le tribunal a statué que le service de chiffrement de bout en bout fourni par les développeurs n’était pas illégal en soi, et que ces derniers ne pouvaient contrôler l’usage fait par les utilisateurs. Ils n’ont donc pas été tenus responsables des abus. Ce jugement protège à la fois l’espace d’innovation technologique et trace une frontière claire de responsabilité pour les développeurs.
Revenons alors à la question centrale : lorsque les technologies cryptographiques passent d’une finalité de protection de la vie privée à des activités criminelles telles que le blanchiment ou la fraude, comment définir l’« obligation de vigilance » et la responsabilité légale des développeurs ?
Dans le contexte judiciaire chinois, cette obligation de vigilance est étroitement liée aux actions entreprises par les développeurs lors de la promotion de leur technologie. Si ceux-ci, par le biais de marketing ou de conception intentionnellement orientée, encouragent un usage illégal, les tribunaux auront tendance à les inclure dans le champ de la responsabilité. C’est le cas de l’affaire « PlusToken », une pyramide financière basée sur les cryptomonnaies, où les développeurs ont utilisé la blockchain et les contrats intelligents pour concevoir et promouvoir une plateforme de vente pyramidale, entraînant des pertes massives chez les utilisateurs. Le tribunal a finalement jugé que les développeurs portaient une responsabilité directe quant à l’utilisation illégale de leur technologie, et les a poursuivis en justice. Ce cas oblige les développeurs technologiques en Chine à faire preuve d’une extrême prudence face aux défis juridiques potentiels.
En définitive, la justice chinoise adopte une approche pragmatique dans les questions de frontière entre technologie et droit. Cette approche n’annule ni ne nie complètement la neutralité technologique, mais évalue la légalité en tenant compte de l’impact social global et des conséquences d’usage. Pour les technologies cryptographiques, cette attitude judiciaire constitue à la fois un avertissement face aux risques potentiels, et une voie de référence pour un développement conforme et durable du secteur. À l’ère du développement accéléré de la technologie, la capacité d’adaptation du droit devient un défi commun aux systèmes judiciaires du monde entier. La pratique chinoise pourrait offrir une piste de solution alternative à ce défi mondial.
Synthèse des avocats Manquin : innover tout en assumant ses responsabilités
L’affaire Tornado Cash ouvre de nouvelles perspectives pour les pratiques judiciaires mondiales. Même si la cour américaine a statué que les contrats intelligents immuables ne constituent pas un « bien », accordant ainsi momentanément une certaine protection juridique aux développeurs, le débat sur la neutralité technologique reste ouvert. Comparativement, la justice chinoise insiste davantage sur la responsabilité sociale des développeurs, exigeant d’eux une anticipation claire des risques potentiels durant les phases de conception et de déploiement, ainsi que la mise en œuvre proactive de mesures de conformité. Cette approche pragmatique, bien qu’elle puisse limiter légèrement l’innovation sectorielle, offre néanmoins des références précieuses aux pratiques juridiques mondiales.
Au croisement entre technologie et droit, l’équilibre entre innovation et responsabilité constitue la seule voie viable. À l’avenir, les avocats Manquin espèrent collaborer avec l’industrie pour renforcer les cadres de conformité technologique, et contribuer à un développement plus sain et durable du Web3.
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