
Le combat intérieur de Musk : intégrer les fonds de son concurrent Anthropic dans sa propre notice d’offre publique (IPO)
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Le combat intérieur de Musk : intégrer les fonds de son concurrent Anthropic dans sa propre notice d’offre publique (IPO)
Le 12 juin, après son introduction sur le marché, ce dernier attribuera la première évaluation à cette « narration repensée de xAI ».
Auteur : Ada, TechFlow
Dans la phase finale de détermination du prix de l’introduction en bourse (IPO) de SpaceX, deux importants contrats mensuels de fourniture de puissance de calcul ont été divulgués successivement dans des documents déposés auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC) américaine. Le premier, révélé le 20 mai dans le document S-1, est un contrat conclu avec Anthropic pour un montant de 1,25 milliard de dollars par mois ; il concerne la location de l’intégralité de la puissance de calcul du centre de données Colossus 1, construit par xAI à Memphis, dans le Tennessee. Le second, divulgué le 5 juin dans l’amendement S-1/A, est un contrat conclu avec Google pour un montant de 920 millions de dollars par mois, couvrant environ 110 000 GPU Nvidia.
Le montant combiné de ces deux contrats s’élève à 2,17 milliards de dollars par mois, soit 26 milliards de dollars annuels. Si aucun des deux contrats n’est résilié prématurément, leur valeur totale sur trois ans dépassera les 70 milliards de dollars. Dans son document S-1, SpaceX qualifie officiellement le contrat avec Anthropic de « moyen de monétiser la puissance de calcul inutilisée au sein de ses infrastructures », mettant ainsi l’accent sur le mot « inutilisée ».
Passage d’un déficit de 2,4 milliards à un revenu mensuel de 2,6 milliards : une refonte comptable accomplie en trois semaines
Le département xAI de SpaceX a enregistré, au premier trimestre 2026, un déficit opérationnel de 2,47 milliards de dollars. Selon les données divulguées par SpaceX dans son document S-1, les dépenses en capital consacrées à l’IA par ce département se sont élevées à 12,7 milliards de dollars en 2025, puis à 7,7 milliards supplémentaires au cours du premier trimestre 2026. Selon une synthèse établie par BitMEX à partir du document S-1, le déficit cumulé de SpaceX atteignait, au moment de la fixation du prix de l’action, 41,3 milliards de dollars.
Le tournant décisif intervient le 1er avril : ce jour-là, SpaceX dépose secrètement auprès de la SEC sa déclaration d’enregistrement pour son introduction en bourse. Le 20 mai, le document S-1 est rendu public, accompagné de la divulgation du contrat avec Anthropic. Le 1er juin, SpaceX dépose l’amendement S-1/A. Le 3 juin, le prix de l’action est fixé à 135 dollars par action. Le 4 juin, la tournée de présentation aux investisseurs (roadshow) commence. Le 5 juin, le contrat avec Google est divulgué. Le 11 juin, le prix définitif est arrêté. Enfin, le 12 juin, SpaceX fait son entrée sur le Nasdaq sous le code SPCX.
La plateforme indienne de finance IndMoney interprète cette chronologie avec une grande acuité : « Il y a trois semaines à peine, xAI apparaissait encore comme l’un des principaux fardeaux financiers de SpaceX ; aujourd’hui, elle génère environ 2,17 milliards de dollars de revenus mensuels issus de contrats de fourniture de puissance de calcul, conclus avec deux clients dont la solvabilité est avérée. Il ne s’agit pas d’un simple maquillage de l’histoire, mais bien d’une réécriture structurelle. »
Les deux contrats ont été divulgués dans une fenêtre temporelle extrêmement resserrée : le contrat avec Anthropic a été rendu public 22 jours avant la fixation du prix de l’action, tandis que celui avec Google l’a été 6 jours avant cette même date.
L’origine de l’« inutilisation » de Colossus 1 : xAI a déjà transféré ses tâches d’entraînement
L’« actif sous-jacent » qui soutient ces deux contrats est une infrastructure que Musk lui-même a déjà vidée de son contenu.
Colossus 1, situé à Memphis dans le Tennessee, a été construit en seulement 122 jours par xAI et mis en service en décembre 2024. Ce centre de données abrite plus de 220 000 GPU Nvidia (modèles H100, H200 et GB200) et dispose d’une capacité électrique de 300 mégawatts. À l’origine, il était destiné à l’entraînement du grand modèle Grok développé par xAI.
Toutefois, avant la signature du contrat avec Anthropic, le taux d’utilisation de Colossus 1 était déjà tombé à environ 11 %. Selon DataCenterDynamics, citant directement Elon Musk : « Après cela, louer Colossus 1 à Anthropic m’apparaissait comme une option acceptable, car SpaceXAI avait déjà transféré ses tâches d’entraînement vers Colossus 2. »
xAI a déjà déployé plusieurs centres de données autour de Memphis : Colossus 2 a été mis en service en janvier 2026, un troisième centre est en projet à Southaven, et l’entreprise a acquis pour 659 millions de dollars un terrain voisin afin d’y construire un nouveau bâtiment. Grok, le produit initialement destiné à exploiter Colossus 1, connaît depuis peu une baisse continue de son utilisation. Selon un rapport de TechCrunch, l’usage de Grok, l’assistant IA phare de xAI, a fortement reculé ces derniers mois, libérant ainsi des serveurs que l’entreprise vend désormais à l’un de ses concurrents les plus proches.
La formulation « pont » du contrat avec Google et sa participation de 5 % au capital
Le contrat avec Google, bien que divulgué plus tardivement, est stratégiquement placé juste avant la période d’IPO et comporte plusieurs détails méritant une analyse approfondie.
Selon le document déposé par SpaceX auprès de la SEC le 5 juin, le montant du contrat s’élève à 920 millions de dollars par mois, pour une durée allant d’octobre 2026 à juin 2029. SpaceX doit livrer les GPU avant septembre 2026, faute de quoi Google pourrait résilier le contrat ou accepter une livraison réduite. À compter de 2027, chaque partie peut résilier le contrat moyennant un préavis de 90 jours. L’objet de la location porte sur environ 110 000 GPU Nvidia.
Dans sa déclaration officielle au Wall Street Journal, Google précise : « Il s’agit d’un arrangement temporaire et opportun visant à garantir une capacité de transition permettant de répondre à la demande croissante — supérieure à nos attentes — de nos clients sur notre plateforme d’agents Gemini Enterprise. »
Le choix des termes « temporaire » et « capacité de transition » entre en contradiction avec la qualification retenue par SpaceX dans son prospectus, où ce contrat est inclus dans la catégorie des « revenus mensuels contractuels garantis ». Les deux parties ne partagent donc pas entièrement la même interprétation de la nature de ce contrat.
Ce contexte contractuel s’inscrit également dans un cadre d’actionnariat : Google est un investisseur précoce de SpaceX, détenteur d’environ 5 % du capital, et Donald Harrison, cadre dirigeant de Google, siège au conseil d’administration de SpaceX. Google possède donc un intérêt financier direct dans la détermination du prix de l’IPO de SpaceX.
Le contrat avec Anthropic : 1,25 milliard de dollars par mois, destiné à l’inférence, non à l’entraînement
Le contrat avec Anthropic est le plus important des deux en termes de montant, le premier à avoir été divulgué, et aussi le plus remarqué.
Conformément au document S-1 de SpaceX, le montant s’élève à 1,25 milliard de dollars par mois jusqu’en mai 2029, avec une remise applicable pendant les deux premiers mois. Chaque partie peut y mettre fin moyennant un préavis de 90 jours. La valeur totale du contrat dépasse 40 milliards de dollars. Selon une estimation publiée par le média français spécialisé en IA ActuIA, le coût implicite serait d’environ 7,78 dollars par GPU et par heure.
L’usage prévu par Anthropic de l’intégralité de la puissance de calcul de Colossus 1 concerne exclusivement des **charges de travail d’inférence**, et non l’entraînement de modèles. D’après un reportage de Basenor, cette puissance servira à étendre les quotas d’utilisation des abonnés aux services Claude Pro et Claude Max. Cette distinction est cruciale : louer la puissance de calcul d’un concurrent pour effectuer des inférences (c’est-à-dire répondre aux requêtes conversationnelles des utilisateurs) constitue une forme de dépendance radicalement différente de celle qui découlerait de la location de puissance destinée à l’entraînement de ses propres modèles.
Pour mieux saisir l’ampleur de ce contrat, une comparaison horizontale s’impose : selon les informations publiques, le contrat de puissance de calcul conclu entre CoreWeave et OpenAI s’élève à environ 11,9 milliards de dollars sur cinq ans ; le contrat entre Anthropic et xAI/SpaceX représente ainsi environ 6,3 fois ce montant.
Un autre élément de contexte mérite attention : Elon Musk avait auparavant critiqué publiquement Anthropic, qualifiant l’entreprise de « maléfique » lors de plusieurs interventions publiques. Moins de quelques mois séparent ainsi ces attaques verbales de la signature du plus gros contrat de puissance de calcul jamais conclu dans l’histoire de l’IA.
La tension entre la clause de sortie sous 90 jours et une valorisation de 1 770 milliards de dollars
Le point commun structurel entre les deux contrats — la possibilité, pour chacune des parties, d’y mettre fin moyennant un préavis de 90 jours — crée un contraste frappant avec la narration de valorisation présentée dans le cadre de l’IPO de SpaceX.
En matière de financement des centres de données, la logique standard repose sur la stabilité des flux de trésorerie assurés par des « clients ancrés » sur le long terme : les contrats types prévoient généralement une durée minimale de verrouillage supérieure à dix ans, cohérente avec les cycles d’approvisionnement en électricité, de construction et d’amortissement. Or les clauses de sortie prévues dans les deux contrats signés avec Anthropic et Google s’écartent nettement de ce standard.
Chacune des deux parties a par ailleurs fourni des justifications « souples » : Anthropic invoque des charges de travail d’inférence (dont la demande est élastique et fluctue avec le nombre d’abonnés), tandis que Google qualifie officiellement sa commande de « capacité de transition temporaire ». SpaceX, quant à lui, inclut ces revenus dans sa catégorie des « revenus mensuels contractuels garantis », présentant ainsi aux investisseurs potentiels un flux régulier et prévisible.
La valorisation retenue pour l’IPO repose elle aussi sur plusieurs hypothèses préalables. Selon un article de CNBC publié le 3 juin, la valorisation de 1 770 milliards de dollars suppose notamment la réalisation des transactions liées aux fréquences d’EchoStar et à Cursor. Morningstar juge cette valorisation « excessive » et recommande aux investisseurs d’attendre la clôture de l’IPO avant d’envisager tout achat. Adam Spatacco, analyste chez Motley Fool, conseille également de « rester initialement en position d’attente », arguant que SpaceX ne met en vente qu’environ 4 % de ses actions en circulation auprès du public, et qu’un volume accru d’actions sera libéré dans les six mois suivant l’IPO, au bénéfice des premiers investisseurs et des employés.
Sur le plan de la souscription, Goldman Sachs assure la tête de file, suivie par Morgan Stanley, Bank of America, Citigroup et JPMorgan Chase, pour un total de 21 banques impliquées. La part allouée aux investisseurs particuliers atteint 30 %, soit trois fois le niveau habituel observé pour les introductions en bourse de sociétés géantes (environ 10 %). SpaceX a procédé le 4 mai à un fractionnement d’actions de 5 pour 1.
Après son introduction en bourse le 12 juin, le marché rendra son premier jugement sur cette « narration de xAI profondément remodelée ».
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