
« L'aéroport DNA » du fondateur de Telegram, un testament de cent enfants établi à seulement 40 ans
TechFlow SélectionTechFlow Sélection

« L'aéroport DNA » du fondateur de Telegram, un testament de cent enfants établi à seulement 40 ans
C'est l'interview la plus longue jamais accordée par Pavel Durov, un entretien sur la politique, le pouvoir et la démocratie.
Rédaction : Guillaume Grallet, Le Monde
Traduction : angelilu, Foresight News
Éditorial : Le fondateur et PDG de Telegram, Pavel Durov, poursuivi en France en août 2024 et interdit de quitter le territoire, a obtenu hier l'autorisation de sortir de France pendant 14 jours à compter du 10 juillet, mais uniquement pour se rendre à Dubaï (où vivent ses proches), tout en restant soumis à une surveillance judiciaire.
Le magazine français Valeurs Actuelles a interviewé Pavel Durov, cofondateur et PDG de l'application de messagerie chiffrée Telegram. Il s'agit de son entretien le plus long à ce jour, durant lequel il évoque ses impressions suite à son interrogatoire en France, révèle des informations sur plusieurs institutions gouvernementales et services de renseignement, notamment le FBI et la DGSE, exprime sa lutte pour la liberté d'expression et ses inquiétudes quant à l'avenir de la démocratie, affirme catégoriquement son refus de vendre Telegram, et partage son attachement profond à la France. Il donne également son avis sur Elon Musk, Mark Zuckerberg et Sam Altman, créateur de ChatGPT.
Pavel Durov révèle également qu'à seulement 40 ans, il a déjà rédigé son testament, selon lequel sa fortune sera répartie « sans distinction » entre ses six enfants biologiques et les plus de cent enfants nés de dons de sperme anonymes, avec pour condition que ses enfants n'héritent de rien avant 30 ans. Son secret apparent de jeunesse durable ? S'abstenir de toute substance addictive : pas d’alcool, de café ou de thé, pas de tabac, ni de sucre, accompagné chaque matin d'une série ininterrompue de 300 pompes suivies de 300 squats.
Durov précise que Telegram est pour lui une source de dépenses, non de revenus. Ses liquidités sont bien inférieures et ne proviennent pas de Telegram, mais d’un investissement effectué dans le bitcoin en 2013. Concernant l’intelligence artificielle, il juge que les grands modèles actuels ne sont pas intelligents ; seul son frère Nikolaï travaille selon lui à une IA véritablement « intelligente ».

Voici l'intégralité de l'entretien :
Vous êtes accusé de 17 chefs d'accusation très graves, liés à la pornographie infantile, au trafic de drogue, au blanchiment d'argent… Comprenez-vous ces accusations ?
Pavel Durov : C’est complètement absurde. Le fait que des criminels utilisent notre service de messagerie parmi tant d'autres ne fait pas de ceux qui le gèrent des criminels... Aucune preuve n’a jamais montré que j'aie commis, même une seule seconde, un quelconque délit. Pourtant, on dirait que je suis déjà puni, par cette interdiction de quitter le territoire. Comme si les juges français comprenaient qu’il n’y aura pas assez de fondements ensuite pour une condamnation réelle, et voulaient me punir dès aujourd’hui. On dit que Telegram refuse de coopérer. C’est faux. Ce sont les autorités françaises qui n’ont pas respecté correctement les procédures internationales. L’équipe de Telegram a même dû leur montrer comment faire.
Avez-vous été convoqué par la justice ?
J’ai rencontré deux fois le juge chargé de mon dossier, en décembre 2024 et février 2025. Un autre rendez-vous est prévu en juillet. Mais c’est insensé... Je comprends que les choses prennent du temps. Mais pourquoi dois-je rester en France en attendant ? Mes avocats ont déjà remis à la justice tous les documents demandés.
Les premiers jours ont été difficiles...
J’étais constamment interrogé dans les locaux de la douane judiciaire. En quatre jours, j’ai répondu à toutes les questions. La nuit, une lumière vive illuminait ma chambre de 7 m² où je dormais sur un lit en béton. La pièce était propre, mais sans oreiller. Le matelas [il montre l'épaisseur avec le pouce et l'index] n'était pas plus épais qu'un tapis de yoga.
Vous semblez particulièrement affecté par l'interdiction de quitter le territoire français...
Oui, profondément. Mes parents ont de graves problèmes de santé, statistiquement parlant, ils n’ont plus que quelques années à vivre. J’ai perdu un temps précieux avec eux. De plus, j’ai un fils nouveau-né, dont j’ai manqué les premiers mois de vie. Il n’a toujours pas de passeport, car je n’ai pas pu assister à sa naissance à Dubaï. J’ai aussi un fils adolescent scolarisé en pension à Dubaï, qui vient de se casser un bras, sans soutien parental à ses côtés.
Cette situation affecte-t-elle vos activités ?
Oui, absolument. Par exemple, j’aurais dû parler lors du Forum pour la Liberté d’Oslo l’an dernier en mai. La présidente du forum était Ioulia Navalnaïa — note de Foresight News : Ioulia Navalnaïa est l’épouse du leader d’opposition russe décédé Alexeï Navalny — je voulais la rencontrer ainsi que d’autres activistes du monde entier, pour comprendre comment ils utilisent Telegram et ce que nous pouvons améliorer. Le juge m’a interdit d’y aller. Nous avons dû faire l’interview en visioconférence. Je me bats pour la liberté d’expression depuis près de vingt ans. Navalny exprimait parfois des idées que je partageais, parfois d’autres que je ne soutenais pas — mais il avait le droit fondamental de s’exprimer librement, et c’est ce que j’ai toujours défendu. Face aux autorités russes, je n’avais que deux choix : céder à leurs exigences, ou vendre mes parts et quitter le pays.
Une question souvent posée : seriez-vous proche de Vladimir Poutine ?
Je n’ai rencontré qu’une seule fois, en 2013, un haut responsable russe. À l’époque, je dirigeais VKontakte (le « Facebook russe »), et j’ai refusé de fournir des informations sur les opposants au régime. La réunion n’a pas duré plus de 15 minutes. Ce haut responsable affirmait que, selon lui, les réseaux sociaux devaient être des outils gouvernementaux. Alors j’avais deux choix : soit agir exactement comme les autorités russes le souhaitaient, soit vendre mes parts et quitter le pays. Le régime russe m’a laissé choisir librement. J’ai donc répondu : « Je comprends, merci beaucoup. » Deux mois plus tard, j’ai vendu mes parts dans VKontakte. Je n’ai pas remis les pieds à Moscou depuis plus de dix ans.
Avez-vous collaboré d'une manière ou d'une autre avec les autorités russes ?
Non. Nous traitons les signalements provenant de Russie et d'autres pays pour supprimer les contenus manifestement illégaux (comme la promotion publique de vente de drogues illégales), mais nous n'avons jamais satisfait aucune demande liée à la censure politique ou à la persécution politique. À l'époque de VKontakte, j'ai publiquement refusé cette collaboration. J'ai même été convoqué par la justice russe. En 2014, j'ai tout quitté.
Le média Important Stories rapporte que vous continuez à vous rendre en Russie. Certains disent : « Si tu es encore en vie, c'est parce que tu as un accord avec le Kremlin... »
J'ai visité la Russie entre 2015 et 2017 pour voir ma famille à Saint-Pétersbourg — ce n’était pas un secret, j’en ai même parlé sur les réseaux sociaux. J’y suis aussi retourné pendant la pandémie pour soutenir mon père. Mais je n’y suis plus allé depuis quatre ans, depuis 2021, après la publication des premiers articles évoquant une possible guerre en Ukraine.
Avant d'arriver en France, vous étiez en Azerbaïdjan...
Avant d’arriver à Paris en août dernier, je suis passé par le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et le Kirghizistan, puis je suis arrivé en Azerbaïdjan. Je me suis arrêté à Bakou, où le président Poutine est arrivé deux jours après mon départ des montagnes. Je ne l’ai ni vu, ni rencontré aucun membre de son escorte. Durant ce voyage, je n’ai rencontré que le président azerbaïdjanais, avec qui nous avons discuté du rôle de Telegram dans le pays. Vous savez, en trois ans, j’ai rencontré 16 chefs d’État. Je ne suis pas toujours d’accord avec eux.
Cela signifie-t-il que vous approuvez la politique d’Ilham Aliev, considéré comme autoritaire ?
Vous savez, en trois ans, j’ai rencontré 16 chefs d’État. Je ne suis pas toujours d’accord avec eux. Prenez Paul Kagamé au Rwanda. On peut critiquer ses méthodes, mais ce qu’il a accompli au Rwanda est impressionnant. J’en ai pris conscience en allant dans les villages. J’ai vu que malgré la pauvreté et l’histoire tragique du pays, les gens sourient encore, veulent survivre.
Comment, selon vous, la guerre en Ukraine a-t-elle influencé la perception de Telegram ?
En Russie, on dit que Telegram soutient l’Ukraine. En Ukraine, on dit que Telegram diffuse de la propagande russe. En réalité, nous avons une responsabilité de neutralité. Telegram est une plateforme où différentes idées peuvent s’affronter, où chacun peut accéder à divers points de vue et décider librement de ce qu’il veut croire. Je ne ferai jamais de déclaration sur un conflit géopolitique, car cela serait aussitôt interprété comme un soutien à l’un des camps, et une plateforme neutre, si elle veut rester juste et appliquer les mêmes règles à tous, ne peut pas faire cela. Mais je me battrai toujours pour un accès équitable à l’information libre et indépendante. Une fois que vous légalisez la censure, il est difficile de revenir en arrière.
Vous avez exprimé des inquiétudes concernant la loi européenne sur les services numériques, destinée à lutter contre la désinformation, la haine ou les contenus illégaux en ligne...
Ces lois sont dangereuses, car elles pourraient un jour être utilisées contre ceux qui les ont créées. Aujourd’hui, elles visent les soi-disant conspirationnistes. Demain, elles pourraient viser leurs propres auteurs. Ces précédents affaiblissent à long terme la démocratie. Une fois que vous légalisez la censure, il est difficile de revenir en arrière.
On vous compare parfois à Elon Musk...
Oui, mais nous sommes très différents. Elon gère plusieurs entreprises à la fois, alors que moi, je n’en gère qu’une. Elon peut être très émotionnel, tandis que moi, j’essaie de réfléchir avant d’agir. Mais cela pourrait aussi être la source de sa force. Les forces d’un homme deviennent souvent ses faiblesses dans d’autres circonstances.
Quels sont, selon vous, les points forts et faibles de Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook ?
Mark est adaptable, capable de suivre rapidement les tendances, mais il semble manquer de valeurs fondamentales auxquelles il reste fidèle, indépendamment du climat politique ou des modes technologiques. Encore une fois, les forces et faiblesses de Mark peuvent avoir la même origine. Supprimez les faiblesses, et vous supprimez aussi les forces.
Et Sam Altman, fondateur d’OpenAI, société mère de ChatGPT ?
Sam possède d’excellentes compétences sociales, qui lui ont permis de créer des alliances autour de ChatGPT. Mais certains doutent que son expertise technique reste suffisante après le départ de son cofondateur Ilya [Sutskever, note de l’éditeur] et de nombreux autres scientifiques d’OpenAI. Dans un environnement de plus en plus concurrentiel, il sera intéressant de suivre l’évolution de ChatGPT et leur capacité à conserver leur avance. Je tiens à souligner que je ne fais aucune différence entre mes enfants.
Vous mentionnez souvent votre famille. Quelle place occupe-t-elle dans votre vie ?
Elle est extrêmement importante. J’ai récemment rédigé mon testament... J’ai décidé que mes enfants n’auraient accès à ma fortune qu’à partir de trente ans à compter d’aujourd’hui. Je veux qu’ils vivent comme des personnes normales, grandissent par eux-mêmes, apprennent à croire en eux, à créer, sans dépendre d’un compte en banque. Je tiens à préciser que je ne fais aucune distinction entre mes enfants : qu’ils soient nés de grossesses naturelles ou de dons de sperme. Ce sont tous mes enfants, et ils auront tous les mêmes droits ! Je ne veux pas qu’ils se disputent entre eux après ma mort.
Combien d’enfants avez-vous ?
J’ai six enfants avec trois partenaires différentes. Les autres sont issus de mes dons anonymes. J’ai commencé à donner mon sperme à une clinique il y a 15 ans pour aider un ami, et la clinique m’a informé qu’au moins 100 bébés avaient été conçus ainsi dans 12 pays.
Pourquoi rédiger ce testament maintenant ? À 40 ans, c’est rare...
Mon travail comporte des risques — défendre la liberté attire de nombreux ennemis, y compris au sein d’États puissants. Je veux protéger mes enfants, mais aussi l’entreprise que j’ai créée, Telegram. Je veux que Telegram reste fidèle aux valeurs que je défends.
Vous semblez très jeune...
Je suis un mode de vie et d’entraînement très strict : chaque matin, je fais 300 pompes consécutives, puis 300 squats — aussi consécutifs. Je n’ingurgite ni alcool, ni café, ni thé, pas de tabac, pas de sucre. Bref, j’évite tout ce qui peut devenir addictif. J’aime l’eau froide. Parfois, en hiver, je nage dans le lac Léman ou en Finlande — ce qui suscite parfois de l’incompréhension (il sourit).
Que deviendra Telegram après vous ?
Si je venais à disparaître, une fondation à but non lucratif prendrait le relais. Mon objectif est d’assurer la continuité de la plateforme : je veux qu’elle continue d’exister indépendamment, en respectant la vie privée et la liberté d’expression.
Par le passé, vous avez été ciblé par le logiciel espion Pegasus. Pourtant, vous arrivez à ne pas utiliser de téléphone portable...
Je n’ai pas de téléphone sur moi. J’utilise une tablette iPad pour gérer l’application Telegram et mes réunions vidéo professionnelles. Je préfère lire, penser, écrire plutôt que fixer un téléphone. Cela me libère. Mon équipe sait comment me joindre, et je peux rester concentré. L’attention est aujourd’hui notre bien le plus précieux. Les notifications sont des parasites dans nos vies.
S’agit-il d’un ascétisme numérique ?
Exactement. Je préfère protéger mon esprit. C’est aussi un signe de respect envers ceux avec qui j’interagis : quand je suis là, je suis vraiment là, présent avec eux.
Faut-il interdire aux moins de 15 ans l’usage des réseaux sociaux ?
Ce genre d’initiative me paraît inefficace. Les enfants peuvent facilement utiliser un VPN. C’est irréalisable. Ce qui importe, c’est d’inculquer la discipline. Nous devons leur montrer que réussir par l’effort procure une confiance inestimable. Interdire sans donner l’exemple soi-même est vain.
Vous considérez-vous comme un entrepreneur engagé politiquement ?
Pas du tout. Je n’ai jamais voté. Mais je défends sans relâche la liberté.
Donald Trump alimente-t-il le chaos mondial ?
Je ne suis pas fan de tout ce qu’il fait, mais je pense que l’interdire des réseaux sociaux a été une erreur, voire très dangereuse. Cela crée un précédent. Si nous nous autorisons à traiter ainsi un ancien président américain, cela signifie que chacun est vulnérable.
Est-ce pourquoi vous défendez la liberté d’expression ?
Exactement. Aujourd’hui, ce sont peut-être les mauvais qui sont censurés. Mais demain, ce pourrait être vous. On ne peut pas défendre la liberté à moitié.
Comment expliquez-vous la forte croissance de Telegram, alors qu’il ne contient pas de publicité ?
Nous sommes partis du principe que les utilisateurs ont de l’intelligence. Si nous leur offrons une expérience supérieure à celle de nos concurrents, ils la testeront et l’adopteront. En outre, les gens utilisent souvent plusieurs applications : une pour le travail, une autre pour la vie privée, une autre pour l’apprentissage… De plus, notre application consomme très peu de mémoire ou de bande passante, ce qui la rend très populaire dans des pays comme l’Afghanistan ou l’Iran. Bien qu’en Iran, Telegram soit interdit depuis 2018 par le gouvernement iranien pour avoir refusé de bloquer les chaînes des manifestants.
Même si cela passe par une infrastructure ou des centres de données basés en Russie ?
Nous n’avons pas, et n’avons jamais eu, d’infrastructure en Russie.
Pensez-vous que certains concurrents vous copient ?
WhatsApp imite toujours nos innovations avec un retard de cinq ans environ… mais cela ne me dérange pas, cela valide même le bien-fondé de nos choix. J’ai rencontré Mark Zuckerberg. Je respecte ses capacités de leadership commercial, mais franchement, avec autant de ressources, je pense qu’ils auraient pu montrer davantage d’originalité. J’ai récemment appris qu’au sein de WhatsApp, une équipe spéciale est dédiée au suivi de nos activités…
Vous admirez davantage Signal, le service de messagerie sécurisée...
Oui, j’ai rencontré l’année dernière à Paris sa directrice, Meredith Whittaker. Elle m’a fait l’impression d’une personne intelligente et rationnelle. Bien sûr, nous débattons parfois de savoir qui utilise le meilleur chiffrement. Je continue de me demander pourquoi tous les services américains de messagerie (Signal, WhatsApp, Facebook Messenger, Google Messages) utilisent exactement la même technologie de chiffrement, comme si l’usage d’une autre était interdit. Mais fondamentalement, Telegram et Signal sont du même côté face aux défis que nous devons relever.
Telegram a reçu plusieurs propositions d'achat...
Google a essayé d’acheter Telegram dès nos débuts. En 2017, j’ai rencontré Sundar Pichai (PDG de Google) à Mountain View, qui m’a proposé un milliard de dollars. Google était alors pressé d’acquérir un service de messagerie instantanée, ayant raté l’opportunité de racheter WhatsApp, finalement acquis par Facebook. Ils avaient tenté de développer leur propre application, mais avaient trouvé cela extrêmement difficile. Créer une application de messagerie réussie, c’est comme cultiver un arbre : cela demande du temps et des soins constants.
Pourquoi avez-vous refusé ?
Je n’ai pas hésité une seule seconde. Ce n’est pas une question de prix : Telegram n’est tout simplement pas à vendre. Car Telegram n’est pas une marchandise, mais un projet. Une idée. Une promesse faite aux utilisateurs : indépendance, confidentialité, liberté. Vendre, c’est trahir cette promesse. C’est impossible, je ne le ferai jamais.
Êtes-vous toujours le seul actionnaire de Telegram ?
Oui, je détiens 100 % des parts de l’entreprise. Pas d’actionnaires extérieurs, donc pas d’ingérence. C’est la seule façon de garantir l’indépendance totale de Telegram. J’ai tiré la leçon de l’histoire de VKontakte. Dès que vous partagez le contrôle, vous perdez votre liberté.
Retroactivement, regrettez-vous certaines orientations prises par Telegram ?
Pas vraiment. Nous avons une équipe d’une cinquantaine de personnes, basée à Dubaï — c’est suffisant. Une petite équipe agit plus vite. Nous collaborons aussi avec plus de 1 000 prestataires de services dans le monde (principalement des modérateurs de contenu), mais le nombre de développeurs n’a pas besoin d’augmenter avec le nombre d’utilisateurs. Nous recrutons parfois de nouveaux ingénieurs parmi les gagnants de nos concours de codage réguliers. Notre dernier recruté avait remporté 17 de nos concours en huit ans — il avait seulement 22 ans. Mon frère Nikolaï travaille actuellement sur une véritable intelligence artificielle — une IA capable de penser logiquement et de comprendre le monde.
L’intelligence artificielle vous impressionne-t-elle ?
Le problème, c’est que les IA génératives telles que les LLM (modèles linguistiques massifs) ne pensent pas aujourd’hui. Elles ne comprennent rien, elles lisent simplement d’immenses quantités de texte et répètent une version consensuelle. Elles semblent crédibles, mais pas nécessairement justes. Et nous, humains, sommes trompés, car nous associons langage complexe et intelligence. Mais ces modèles ne sont pas intelligents. Ils sont seulement complexes. Mon frère Nikolaï travaille justement sur une véritable IA — capable de penser logiquement et de comprendre le monde.
Elle va remplacer certains emplois ?
Nous traversons une accélération technologique sans précédent. Pour les adolescents, l’adaptation est naturelle. Mais pour les professionnels expérimentés, comme les avocats ou médecins, qui ont des salaires élevés, la transition sera brutale. Même excellents, leur valeur perçue sur le marché pourrait diminuer. Oui, certains emplois disparaîtront. Mais l’histoire montre que d’autres apparaîtront. Ce qui importe, c’est la richesse créée. Pouvoir vivre comme un roi sans travailler comme un esclave est un progrès. Tant que nous voudrons créer, contribuer à la société, chacun trouvera sa place.
Et pour Telegram ?
L’IA nous permet une modération efficace. Grâce à elle, nous pouvons supprimer jusqu’à 99 % des contenus problématiques. Des millions de publications par heure, impossible à traiter manuellement. Chaque utilisateur peut aussi résumer des fils de discussion, des documents, corriger du texte, traduire, obtenir de l’aide à l’écriture…
Quel rôle joue votre frère auprès de vous ?
Nikolaï est un génie, mais il ne participe plus aux activités opérationnelles de Telegram depuis des années. Ces dernières années, il se concentre sur la recherche fondamentale, comme la conception d’une architecture blockchain infiniment « évolutible ».
Telegram génère 500 millions d’euros de bénéfices, ce qui fait de vous un homme fortuné...
Telegram ne m’a jamais versé de dividendes, je n’ai pas non plus de salaire — pour moi, Telegram est une source de dépenses, pas de revenus. Je veux que ce projet existe, donc j’ai dépensé presque tout l’argent obtenu en vendant mes parts de VKontakte (plus de 200 millions de dollars) pour construire Telegram. Ensuite, nous avons levé des fonds pour le projet blockchain de Telegram, mais après l’interdiction de la SEC en 2020, nous avons dû rembourser les investisseurs. Nous avons tout remboursé. Mais pour cela, nous avons dû contracter une dette de 2 milliards de dollars. Telegram porte encore cette dette.
À Paris, vous vivez principalement à l’hôtel Crillon, un palace. Êtes-vous attiré par ce luxe ?
Je n’achète ni maison, ni yacht, ni avion privé — même si je loue parfois — j’aime vivre dans de beaux hôtels. Je pense que posséder des biens détourne mon attention de ma mission : construire Telegram. En octobre dernier, j’ai réalisé que je portais depuis quatre ans les mêmes paires de chaussures (mes amis m’en ont offert une nouvelle pour mes 40 ans). Je n’ai qu’un costume, mais je porte presque toujours des vêtements de sport — généralement Adidas ou Nike. La presse estime ma fortune entre 15 et 20 milliards de dollars, mais ce n’est qu’une estimation théorique de la valeur potentielle de Telegram. Puisque je ne vendrai jamais Telegram, cela n’a aucune importance. Je n’ai pas cet argent sur mon compte en banque. Mes liquidités sont bien inférieures — et elles ne viennent pas de Telegram : elles proviennent d’un investissement dans le bitcoin que j’ai fait en 2013.
La pauvreté de votre enfance vous a-t-elle aidé à réussir ?
Je me souviens parfaitement de la veste noire que je portais adolescent. C’était la seule que j’avais, et je l’aimais beaucoup. Ma mère l’avait achetée d’occasion dans une petite boutique communautaire à Saint-Pétersbourg. Elle avait deux emplois : traductrice d’allemand et assistante juridique dans un cabinet d’avocats américain. Mon père enseignait depuis longtemps sans être payé. L’État russe était en faillite dans les années 1990. C’était difficile, mais formateur. Même malade, je n’ai jamais manqué l’école. Ma mère disait : « Tu n’es pas malade, tu vas à l’école. »
Le 18 mai, vous avez accusé la France d’ingérence dans les élections roumaines, ce que le ministère français des Affaires étrangères et la DGSE ont nié...
C’était une conversation privée dans le salon Battles de l’hôtel Crillon, avec Nicolas Lerner, directeur de la DGSE, et un agent de la DGSE ayant travaillé à l’ambassade de France aux Émirats arabes unis. Nicolas m’a dit : « Nous pourrions avoir un problème en Roumanie », et m’a demandé de supprimer des chaînes Telegram gérées par des partisans d’un candidat conservateur à l’élection présidentielle roumaine — celles existantes et celles à venir. Je me souviens qu’il a mentionné qu’il estimait ces chaînes à risque de commencer à organiser des manifestations. Ma réponse a été claire : je n’ai pas réprimé les manifestants au Bélarus, en Russie, en Iran ou à Hong Kong, et je ne commencerai pas à le faire en Roumanie. Je leur ai dit que s’ils pensaient que, parce que je suis coincé en France, je céderais à toutes leurs demandes, ils se trompaient gravement. Je préférerais mourir plutôt que de trahir mes valeurs et mes utilisateurs.
Avez-vous déjà échangé avec les services secrets français ?
Oui, les autorités françaises peuvent toujours me contacter, car mon bureau se trouve dans le même immeuble que le consulat de France à Dubaï. Un agent de la DGSE travaillant pour l’ambassade de France, accompagné parfois de collègues, venait parfois à mon bureau pour demander à Telegram de les aider dans leurs efforts antiterroristes en France — plus rapidement que ne le permettraient les procédures légales habituelles, en raison de l’urgence. En juillet dernier, il m’a de nouveau demandé de l’aide pour prévenir une attaque potentielle pendant les Jeux Olympiques. Nous avons fourni de l’aide, et il m’a remercié. Un mois plus tard… j’ai été arrêté à Paris.
Telegram transmet-il des données aux autorités ?
Les employés de Telegram ne peuvent ni voir ni lire les messages des utilisateurs, ce qui explique pourquoi, dans toute notre histoire, nous n’avons jamais divulgué un seul message privé. Si nous recevons une décision judiciaire indiquant qu’un identifiant est suspecté dans une enquête pénale, nous analysons les métadonnées, ce qui nous permet de fournir une adresse IP et un numéro de téléphone. Rien de plus.
Quand avez-vous eu la dernière conversation avec Emmanuel Macron (président français) ?
Pendant longtemps, il pouvait m’envoyer des messages sur Telegram sur divers sujets. La dernière fois, c’était le jour de mes déclarations sur les élections roumaines et la DGSE. Il m’a envoyé un message (il sourit). Je n’ai pas répondu.
S’il vous proposait de le rencontrer ?
Je refuserais.
Pour quelle raison ?
Il comprend certaines choses, mais aurait pu faire mieux. J’avais placé de grands espoirs en lui, il incarnait une vision authentique. Mais à l’approche de la fin de son second mandat, je vois qu’il n’a pas fait les bons choix. Je suis très déçu. La France devient de plus en plus faible. Il y a une obsession de la communication, alors que la vraie force ne se montre pas, elle se démontre. La réalité est devenue illusion, comme les villages Potemkine.
Le président Macron, en tant qu’étranger éminent, a facilité votre naturalisation française en 2021, tout comme pour Evan Spiegel, cofondateur de Snap…
Oui, ce qui rend ma position plus délicate. J’admire profondément la culture et l’histoire françaises. Avoir un lien avec la France est un honneur. Mais la direction prise par le président m’inquiète.
Remettez-vous en question sa vision à long terme ?
La prospérité naît de la compétition entre idées, entreprises et politiques. Or aujourd’hui, la France n’encourage pas cela. Le pays perd en compétitivité. C’est paradoxal, car les Français ont un talent unique, la capacité de faire les choses avec équilibre et beauté. Ils pourraient contribuer plus efficacement à l’économie mondiale.
Ils n’y parviennent pas ?
Oui. Beaucoup des meilleurs talents partent. Nous en voyons de plus en plus à Dubaï, Abou Dhabi, aux États-Unis, à Milan… C’est une véritable fuite des cerveaux.
Pourquoi avoir choisi Dubaï plutôt que Paris ?
J’ai choisi Dubaï parce que je peux y gérer une entreprise mondiale plus efficacement. Contrairement à la France, bureaucratisée, Dubaï offre un environnement flexible. Les procédures y sont automatisées, soutenues par l’intelligence artificielle, presque tout se fait en ligne. Même la justice est plus rapide. En France, une simple enquête fiscale peut bloquer les comptes d’une entreprise pendant des années, jusqu’à l’étouffer, même si elle est ultérieurement lavée de tout soupçon. Ce poids étouffe l’esprit entrepreneurial.
Pourquoi pas les États-Unis ?
L’une des raisons principales est la pression que le gouvernement américain pourrait exercer, surtout sur les entreprises technologiques. Bien sûr, les États-Unis ne sont pas le seul pays voulant contrôler les plateformes. Mais j’ai déjà subi la pression du FBI. Et aux États-Unis, il existe une procédure légale permettant au gouvernement d’obliger un ingénieur à installer une porte dérobée dans un logiciel, sans qu’il ait le droit d’en informer quiconque, pas même son employeur. Ce mécanisme s’appelle un « gag order ». Si un ingénieur en parle à son patron, il peut aller en prison. Ces lois donnent au gouvernement la possibilité légale de transformer vos propres employés en espions, sans que vous le sachiez. Et puis il y a cet incident à San Francisco — la seule fois où j’ai été physiquement agressé. Je n’oublierai jamais.
Revenons à la France : aucun homme politique ne vous inspire ?
Les politiciens manquent souvent de courage. Ils cherchent toujours des boucs émissaires pour expliquer leurs échecs. En France, pays où les citoyens sont exigeants et prompts à se plaindre, cette attitude ne fait qu’empirer les choses. Au lieu de parler aux citoyens comme à des adultes — « Tout dépend de nous. Mettons-nous au travail » — ils accusent Trump et ses tarifs, le rôle des géants technologiques, l’immigration… Selon le parti au pouvoir, le coupable change de nom.
Est-il trop tard pour réformer la France ?
Si vous élevez une ou deux générations avec un certain état d’esprit, il faut des décennies pour le changer. Si nous continuons à perdre du temps, le risque pour le pays de connaître des changements extrêmement violents augmente. Comme en Union soviétique dans les années 1990, nous avons vu un effondrement économique, l’anarchie, la criminalité, la toxicomanie. Puis la Russie est sortie de cette crise avec un secteur privé dynamique et une forte croissance. Puis, 15 ans plus tard, pour d’autres raisons, tout s’est à nouveau détérioré. Quand on repousse trop longtemps les réformes nécessaires, on finit par connaître un effondrement. Les Français ne réalisent pas que la liberté et la prospérité ne tombent pas du ciel.
Pensez-vous être surveillé en permanence ?
Quand j’habitais en Russie, je reconnaissais les agents qui me suivaient, même dans le métro. Aujourd’hui, je n’y pense même plus. Xavier Niel, avec qui je me promenais parfois à Paris, m’a dit un jour en plaisantant : « Comme les services de renseignement de différents pays te suivent tous, tu n’as pas besoin de sécurité privée. Ils sont partout, même sur les toits, là-haut, à te regarder ! »
Croyez-vous en Dieu ?
Je crois qu’il y a dans la vie plus que la matière. Il existe une dimension invisible que nous ressentons parfois profondément, sans pouvoir la nommer. J’ai été baptisé chrétien, mais je m’intéresse aussi beaucoup aux traditions orientales comme le taoïsme ou le bouddhisme. Je pratique la méditation et le yoga depuis longtemps. Pour moi, toutes les religions essaient d’exprimer avec leur propre langage culturel une même vérité fondamentale. Je ne veux pas me limiter à une seule voie.
On suggère que nous vivrions dans une simulation orchestrée par des extraterrestres...
C’est possible. Les civilisations ont toujours tenté d’expliquer le monde invisible à travers les outils de leur époque. Avant, c’était la réincarnation, les âmes. Aujourd’hui, avec la technologie, on parle de simulation. Ce n’est qu’une manière contemporaine d’exprimer d’anciens mystères. Dans cent ans, nous utiliserons d’autres métaphores. Peut-être plus puissantes.
La technologie est si puissante, mais elle pollue aussi… Pourtant, vous vous inquiétez de la prolifération des microplastiques...
Ces particules omniprésentes dans l’eau, l’air, la nourriture pourraient finalement affecter notre civilisation de manière insidieuse, un peu comme le plomb a affaibli la santé des Romains. L’histoire a retenu leur empire, mais pas oublié le rôle du plomb — dans les canalisations, les ustensiles — qui a affaibli des générations. Aujourd’hui, on observe une baisse rapide de la concentration de spermatozoïdes chez les hommes dans de nombreuses régions, en partie à cause du plastique. Si nous continuons à ignorer ces polluants invisibles, nous menaçons non seulement la santé individuelle, mais notre survie collective. Le vrai danger, c’est l’uniformité. Le monde devient trop homogène.
Parlez-vous italien ?
Chaque fois que j’entends quelqu’un parler italien, cela me touche. Cela me rappelle mes années d’école à Turin, où mon père enseignait la philologie classique, entre mes 4 et 8 ans. Une enseignante de Calabre a été particulièrement gentille avec moi. D’autres, ils se moquaient un peu : « Petit communiste », « Gamin soviétique »… Les Italiens du Nord étaient parfois un peu arrogants, peu accueillants envers les gens du Sud ou les étrangers. Mais la grande majorité des habitants étaient très chaleureux.
Croyez-vous encore en la démocratie, alors qu’elle n’a jamais été autant menacée ?
Tant que différentes visions peuvent entrer en collision, et que les gens peuvent choisir, la démocratie reste un bon système. Certains pensent que d’autres systèmes fonctionneraient — comme la monarchie éclairée — mais que se passe-t-il si le successeur est incompétent ? Le vrai danger, c’est l’uniformité. Le monde devient trop homogène. Partout, les mêmes produits, la même culture… Cette standardisation nous rend vulnérables. Nous devons préserver la diversité des systèmes, des idées, des méthodes.
Bienvenue dans la communauté officielle TechFlow
Groupe Telegram :https://t.me/TechFlowDaily
Compte Twitter officiel :https://x.com/TechFlowPost
Compte Twitter anglais :https://x.com/BlockFlow_News














