
La « Loi sur les génies » et la nouvelle Compagnie des Indes : comment les stablecoins en dollars pourraient remettre en cause le système monétaire existant et la forme des États
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La « Loi sur les génies » et la nouvelle Compagnie des Indes : comment les stablecoins en dollars pourraient remettre en cause le système monétaire existant et la forme des États
Il s'agit d'une stratégie extrêmement habile et asymétrique. Les États-Unis exploitent l'élément le plus faible de leur adversaire : la peur du désordre, afin de construire leur fossé défensif.
I. Le fantôme de l’histoire : le retour numérique de la Compagnie des Indes
L'histoire ne se répète jamais simplement, mais elle fait des rimes. Lorsque Trump a joyeusement signé le projet de loi « GENIUS Act », ce qui m’est venu à l’esprit, c’est un souvenir historique — celui des monstres commerciaux du XVIIe et XVIIIe siècle auxquels l’État avait accordé des pouvoirs souverains : les Compagnies néerlandaise et britannique des Indes orientales.
Ce texte semble n’être qu’un simple ajustement technique de la réglementation financière, mais en réalité, il accorde une charte officielle aux « nouvelles Compagnies des Indes » du XXIe siècle. Un changement profond redessinant l’équilibre mondial du pouvoir vient d’être lancé.
1a. La charte d’un nouveau pouvoir
Remontons quatre cents ans en arrière : la VOC (Compagnie néerlandaise des Indes orientales) et la EIC (Compagnie britannique des Indes orientales) n’étaient pas de simples entreprises commerciales. Elles étaient des entités hybrides, dotées par l’État d’un pouvoir leur permettant d’agir comme marchands, soldats, diplomates et colons. Le gouvernement néerlandais avait autorisé la VOC à recruter ses propres troupes, à émettre sa propre monnaie, à signer des traités avec d’autres souverains et même à déclencher des guerres. De même, la reine Élisabeth Ire avait octroyé à la EIC une charte royale lui conférant un monopole commercial en Inde ainsi que des fonctions militaires et administratives. Ces sociétés furent les premières multinationales de l’histoire ; elles ne contrôlaient pas de simples marchandises, mais les axes vitaux de la mondialisation de leur époque — les routes maritimes commerciales.
Aujourd’hui, le « GENIUS Act » fait exactement la même chose : il octroie, sous forme législative, une légitimité aux géants du pouvoir de la nouvelle ère — les émetteurs de stablecoins. En apparence, cette loi vise à encadrer le marché via des réserves obligatoires ou des certifications d’actifs afin de prévenir les risques. Mais son effet réel consiste à créer, par sélection et certification, un oligopole d’émetteurs de stablecoins « légaux » reconnus par le gouvernement américain. Ces entreprises « couronnées », telles que Circle (émetteur de USDC), Tether (si elle choisit la conformité), ou encore des géants internet comme Apple, Google, Meta ou X, détenant chacun des milliards d’utilisateurs, ne seront plus des rebelles cryptographiques anarchiques, mais bien des « sociétés franchisées » intégrées au plan stratégique financier américain. Ce qu’elles contrôleront sera la nouvelle route commerciale mondiale — un réseau financier numérique sans frontières, fonctionnant 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.
1b. Des routes commerciales aux voies financières
Le pouvoir des Compagnies des Indes reposait sur le monopole des routes commerciales physiques. Elles assuraient leur domination sur les échanges d’épices, de thé ou d’opium grâce à leurs canons et forteresses, tirant d’immenses profits. Les « compagnies numériques des Indes » de la nouvelle ère exerceront leur pouvoir en contrôlant les voies financières mondiales du transfert de valeur. Lorsqu’un stablecoin adossé au dollar, supervisé par le Trésor américain ou une agence spécifique, deviendra l’unité de règlement par défaut pour les paiements transfrontaliers, les prêts DeFi (finance décentralisée) ou les transactions RWA (actifs du monde réel), son émetteur détiendra le pouvoir de définir les règles du nouveau système financier. Il décidera qui peut y accéder, pourra geler les actifs de toute adresse sur ordre, fixera les normes de conformité des transactions. C’est un pouvoir plus profond, plus invisible, que celui exercé sur les routes physiques.
1c. Une relation ambiguë entre symbiose et confrontation avec l’État
L’histoire des Compagnies des Indes est une épopée faite d’évolution constante dans leur relation avec leur pays d’origine. Initialement, elles servaient d’agents à l’État pour appliquer le mercantilisme et affronter des rivaux comme le Portugal. Mais leur nature lucrative les fit rapidement grossir en centres de pouvoir indépendants. Pour le profit, la EIC mena des guerres (comme la bataille de Plassey), pratiqua des échanges immoraux (comme le commerce de l’opium), entraînant souvent le Royaume-Uni dans des conflits diplomatiques ou militaires dont il ne voulait pas. Finalement, lorsque la société, victime de mauvaise gestion et de surexpansion, frôla la faillite, elle dut demander secours à l’État, qui répondit par une série de lois (telles que le Tea Act de 1773 ou le Pitt Act de 1784) renforçant progressivement la régulation, avant de lui retirer tout pouvoir administratif après la grande révolte indienne de 1858, ramenant ses territoires sous contrôle direct de la Couronne.
Cette histoire préfigure la dynamique future possible entre les émetteurs de stablecoins et le gouvernement américain. Pour l’instant, ces entreprises sont perçues comme des actifs stratégiques visant à maintenir l’hégémonie du dollar face au yuan numérique chinois. Toutefois, une fois qu’elles deviendront des infrastructures financières mondiales « trop grandes pour faire faillite », leurs intérêts institutionnels et ceux de leurs actionnaires prendront le dessus. Elles pourraient alors prendre des décisions contraires à la politique étrangère américaine, guidées par leurs seuls intérêts commerciaux.
Cela laisse présager que, lorsque le système des stablecoins privés adossés au dollar deviendra trop puissant, il entrera inévitablement en conflit avec la souveraineté nationale. À ce moment-là, nous assisterons très probablement à une nouvelle montée en puissance des lois régissant les stablecoins, dictée par les jeux d’intérêts.
Le tableau ci-dessous compare clairement ces deux entités de pouvoir séparées par le temps, révélant une similitude historique stupéfiante :

Le fantôme de l’histoire est revenu. Grâce au « GENIUS Act », les États-Unis relâchent une nouvelle version de la Compagnie des Indes. Vêtue du manteau de l’innovation technologique, brandissant le sceptre de la blockchain, son noyau reste pourtant fidèle à la logique ancienne des empires commerciaux — une entreprise privée globale, concédée par l’État, destinée à finalement rivaliser avec lui pour le pouvoir.
II. Le tsunami monétaire mondial : dollarisation, grande déflation et fin des banques centrales non-dollarisées
Le « GENIUS Act » ne crée pas seulement une nouvelle entité de pouvoir, mais provoque aussi un tsunami monétaire qui balayera la planète. Cette vague tire son énergie de l’effondrement du système de Bretton Woods en 1971. Ce moment historique, véritable « libération », a ouvert la voie à la conquête mondiale du stablecoin dollar. Pour les pays déjà fragiles en termes de souveraineté monétaire, le choix ne sera plus entre leur propre monnaie et le dollar traditionnel, mais entre leur monnaie effondrée et un dollar numérique immédiatement accessible, sans friction. Cela déclenchera une vague sans précédent de super-dollarisation, mettant fin à la souveraineté monétaire de nombreux États et les frappant d’un choc déflationniste dévastateur.
2a. Le fantôme du système de Bretton Woods
Pour comprendre la puissance des stablecoins, il faut revenir au moment de la dissolution du système de Bretton Woods. Celui-ci liait le dollar à l’or, et les autres monnaies au dollar, créant une structure stable ancrée sur l’or. Pourtant, ce système contenait une contradiction fatale : le « dilemme de Triffin ». En tant que monnaie de réserve mondiale, le dollar devait s’écouler continuellement hors des États-Unis via un déficit commercial afin de répondre aux besoins du commerce international. Mais ce déficit continu sapait la confiance dans la convertibilité du dollar en or, menant à l’effondrement du système. En 1971, le président Nixon ferma la fenêtre de conversion or, scellant la mort du système.
Pourtant, la mort du dollar fut aussi le début de sa renaissance. Sous le système de Jamaïque qui suivit, le dollar rompit totalement avec l’or, devenant une monnaie fiduciaire pure. Libéré des « chaînes de l’or », la Réserve fédérale put imprimer plus librement pour répondre aux besoins internes (comme les dépenses de la guerre du Vietnam) et à la demande mondiale de liquidités en dollars. C’est ainsi que fut posée la base de l’hégémonie du dollar durant le dernier demi-siècle — une hégémonie sans ancre, fondée sur l’effet réseau mondial et la puissance combinée des États-Unis. Les stablecoins, notamment ceux reconnus par la loi américaine, sont précisément la forme technologique ultime de ce système post-Bretton Woods. Ils portent la capacité d’offrir de la liquidité à un niveau entièrement nouveau, contournant les gouvernements nationaux réglementés, évitant les systèmes bancaires traditionnels lents et coûteux, pour pénétrer chaque capillaire de l’économie mondiale, chaque main (ou smartphone).
2b. L’avènement de la super-dollarisation (Hyper-dollarization)
Dans des pays comme l’Argentine ou la Turquie, longtemps affectés par l’hyperinflation et l’instabilité politique, les citoyens cherchent spontanément à protéger leur richesse en échangeant leur monnaie nationale contre des dollars — c’est le phénomène de « dollarisation ». Toutefois, la dollarisation classique rencontre de nombreux obstacles : besoin d’un compte bancaire, restrictions sur les capitaux, risques liés à la détention physique de billets. Les stablecoins abolissent tous ces obstacles. N’importe qui possédant un smartphone peut convertir en quelques secondes, à très bas coût, sa monnaie locale vouée à la dépréciation en un stablecoin indexé sur le dollar.
Au Vietnam, au Moyen-Orient, à Hong Kong, au Japon, en Corée, des boutiques U remplacent rapidement les bureaux de change traditionnels, les promoteurs immobiliers de Dubaï acceptent les paiements en Bitcoin, les petits commerces d’Yiwu vendent des cigarettes contre des U.
Cette pénétration omniprésente transformera la dollarisation stablecoin d’un processus graduel en un tsunami instantané. Dès qu’un pays verra poindre une attente d’inflation, le capital ne fuira plus — il s’évaporera littéralement, disparaissant instantanément du système monétaire local pour rejoindre le réseau cryptographique global. Nous pouvons qualifier ce phénomène d’« renforcement de la substituabilité face à la monnaie souveraine ».
Pour les gouvernements déjà instables, ce sera un coup fatal. La position de la monnaie locale sera profondément ébranlée, car citoyens et entreprises disposent désormais d’une alternative plus efficace et plus performante.
2c. Grande déflation et évaporation du pouvoir étatique
Lorsqu’un pays est submergé par la vague de super-dollarisation, l’État perd deux pouvoirs essentiels : celui de couvrir ses déficits budgétaires en imprimant de la monnaie (la seigneuriage), et celui de réguler l’économie via les taux d’intérêt et la masse monétaire (l’indépendance de la politique monétaire).
Les conséquences sont désastreuses.
Premièrement, à mesure que la monnaie locale est massivement abandonnée, son taux de change chute en spirale, plongeant le pays dans une inflation galopante. Pourtant, au niveau des activités économiques exprimées en dollars, une forte déflation survient. Si on les mesure en dollars, les prix des actifs, les salaires et les biens s’effondrent.
Deuxièmement, la base fiscale de l’État s’évapore. Les recettes fiscales, exprimées en monnaie locale en rapide dévaluation, deviennent insignifiantes, plongeant les finances publiques dans la ruine. Cette spirale mortifère détruira complètement la capacité de gouvernance de l’État.
Ce processus, amorcé par la signature du GENIUS Act par Trump, sera accéléré par les RWA (actifs du monde réel mis en chaîne).
2d. La Maison-Blanche contre la Réserve fédérale : la lutte pour le pouvoir aux États-Unis
Cette révolution monétaire ne frappe pas seulement les adversaires des États-Unis ; elle risque aussi de provoquer une crise interne.
Actuellement, la Réserve fédérale, en tant que banque centrale indépendante, contrôle la politique monétaire américaine. Or, un système de dollar numérique privé, supervisé par le Trésor ou une nouvelle agence de la Maison-Blanche, créerait une voie monétaire parallèle. Le pouvoir exécutif pourrait influencer indirectement, voire directement, l’offre et la circulation monétaires en modulant la réglementation des émetteurs de stablecoins, contournant ainsi la Fed. Cela pourrait devenir un outil puissant pour atteindre des objectifs politiques ou stratégiques (stimuler l’économie avant une élection, sanctionner précisément un adversaire), et engendrer à terme une grave crise de confiance quant à l’indépendance de la politique monétaire américaine.
III. Le champ de bataille financier du XXIe siècle : les États-Unis contre le « système financier libre » de la Chine
Si le projet de loi sur les stablecoins représente à l’intérieur une reconfiguration du pouvoir, à l’extérieur, il constitue un pion crucial dans la stratégie américaine face à la Chine : promouvoir par la loi un « système financier libre », privé, basé sur des blockchains publiques et centré sur le dollar.
3a. Le nouveau rideau de fer financier
Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont dirigé la création du système de Bretton Woods, non seulement pour reconstruire l’ordre économique, mais aussi, dans le contexte de la guerre froide, pour bâtir un bloc économique occidental excluant l’URSS et ses alliés. Des institutions comme le FMI ou la Banque mondiale sont devenues des instruments pour diffuser les valeurs occidentales et consolider les alliances. Aujourd’hui, le « GENIUS Act » cherche à construire la version numérique du système de Bretton Woods. Il vise à établir un réseau financier mondial fondé sur les stablecoins en dollar — ouvert, efficace, et idéologiquement opposé au modèle chinois contrôlé par l’État. C’est un peu comme la stratégie américaine contre l’URSS, mais encore plus radicale.
3b. Ouverture contre fermeture : permissionné vs sans permission
Les stratégies chinoise et américaine en matière de monnaie numérique divergent fondamentalement : c’est une guerre idéologique entre « ouvert » et « fermé ».
Le yuan numérique chinois (e-CNY) est un système typiquement « permissionné » (Permissioned). Il fonctionne sur un registre privé contrôlé par la banque centrale, où chaque transaction et chaque compte sont strictement surveillés par l’État. C’est un « jardin clos » numérique, efficace en gestion centralisée et en contrôle social, mais sa nature fermée rend difficile la confiance des utilisateurs mondiaux, particulièrement des individus et institutions méfiants face à sa surveillance.
En revanche, les stablecoins soutenus par le « GENIUS Act » s’appuient sur des blockchains publiques « sans permission » (Permissionless) comme Ethereum ou Solana. Cela signifie que n’importe qui, partout dans le monde, peut innover sur ce réseau — développer de nouvelles applications financières (DeFi), créer de nouveaux marchés, effectuer des transactions — sans avoir besoin de l’autorisation d’une autorité centralisée. Le rôle du gouvernement américain n’est pas d’exploiter ce réseau, mais d’en être le « garant de crédit » pour son actif le plus central : le dollar.
Il s’agit d’une stratégie asymétrique extrêmement habile. Les États-Unis exploitent la faiblesse structurelle de leur adversaire — la peur du chaos — pour construire leur propre fossé protecteur. Ils attirent vers l’écosystème ouvert centré sur le dollar tous les innovateurs, développeurs et citoyens ordinaires recherchant la liberté financière. La Chine est invitée à jouer à un jeu qu’elle ne peut gagner structurellement : comment un réseau local contrôlé par l’État peut-il rivaliser avec un Internet financier mondial ouvert et dynamique ?
3c. Contourner SWIFT : une attaque descendante et dévastatrice
Ces dernières années, la Russie, la Chine et d'autres pays ont tenté de contourner l’hégémonie du dollar en créant des infrastructures financières alternatives, comme des systèmes de paiement transfrontalier remplaçant SWIFT. Mais l’avènement des stablecoins rend cette stratégie maladroite et obsolète. Les transactions de stablecoins sur blockchain publique n’ont fondamentalement pas besoin de passer par SWIFT ou par des intermédiaires bancaires traditionnels. Le transfert de valeur s’effectue via un réseau mondial de nœuds, par cryptographie — une voie entièrement nouvelle, parallèle à l’ancien système.
Cela signifie que les États-Unis n’ont plus besoin de défendre laborieusement leurs anciennes forteresses financières (SWIFT), mais peuvent ouvrir directement un nouveau champ de bataille. Là-bas, les règles sont définies par le code et les protocoles, pas par des traités entre États. Lorsque la majorité de la valeur numérique mondiale circulera sur cette nouvelle voie, tenter de construire un « remplaçant de SWIFT » aura autant de sens que de vouloir construire une route carrossable luxueuse à l’ère des autoroutes.
3d. Gagner la guerre des effets de réseau
La guerre clé de l’ère numérique est celle des effets de réseau. Dès qu’une plateforme attire suffisamment d’utilisateurs et de développeurs, elle crée une gravité immense, empêchant ses concurrents de la rattraper. Grâce au « GENIUS Act », les États-Unis fusionnent le dollar — le réseau monétaire le plus solide au monde — avec l’univers cryptographique — le réseau financier le plus innovant au monde. L’effet de réseau résultant sera exponentiel.
Les développeurs mondiaux choisiront en priorité de créer des applications pour les stablecoins en dollar, qui offrent la plus grande liquidité et la base utilisateur la plus large. Les utilisateurs du monde entier afflueront vers cet écosystème, attirés par la richesse des cas d’usage et des actifs disponibles. En comparaison, l’e-CNY pourrait se développer dans des zones spécifiques comme les projets « Belt and Road », mais son caractère fermé et centré sur le yuan rend difficile sa compétition mondiale face à cet écosystème ouvert en dollar.
En somme, le « GENIUS Act » va bien au-delà d’un simple texte législatif domestique. C’est une stratégie centrale des États-Unis dans l’échiquier géopolitique du XXIe siècle. Par une approche de « léger déplace le lourd », ils utilisent les concepts de « décentralisation » et d’« ouverture » pour consolider leur pouvoir le plus fondamental — l’hégémonie du dollar. Ils ne livrent pas une course aux armements symétrique contre la Chine, mais changent le terrain du combat financier, plaçant la compétition dans une dimension où les États-Unis détiennent un avantage absolu, lançant une attaque descendante contre le système financier adverse.
IV. La « dénationalisation » de toutes choses : comment les RWA et le DeFi sapent le contrôle étatique
Les stablecoins ne sont pas la fin de la révolution, mais plutôt un cheval de Troie entrant dans la ville. Une fois que les utilisateurs mondiaux auront pris l’habitude de les utiliser pour détenir et transférer de la valeur, une révolution plus vaste et plus profonde s’ensuivra. Son cœur : transformer tous les actifs de valeur — actions, obligations, immobilier, œuvres d’art — en jetons numériques circulant librement sur des registres publics mondiaux. Ce processus, appelé « mise en chaîne des actifs du monde réel » (RWA), coupera fondamentalement le lien entre les actifs et la juridiction d’un État particulier, réalisant une « dénationalisation » des actifs, et finalement renversant le système financier traditionnel centré sur les banques.

4a. Stablecoins : le « cheval de Troie » vers le nouveau monde
Dans l’Antiquité, les Grecs prirent Troie en offrant un grand cheval de bois. Aujourd’hui, les stablecoins jouent un rôle similaire. Aux yeux des gouvernements et régulateurs, les stablecoins régulés et adossés à des actifs semblent être le « cheval de Troie » domestiquant le cheval sauvage du monde cryptographique — une entrée relativement sûre et contrôlable.
Pourtant, l’ironie de l’histoire veut que le GENIUS Act, en cherchant à renforcer le pouvoir étatique via la promotion de stablecoins « sûrs », crée involontairement le canal d’acquisition le plus vaste jamais vu pour les monnaies non étatiques, véritablement décentralisées et « dangereuses ».
La fonction principale des stablecoins est d’être une porte d’entrée entre le monde traditionnel des monnaies fiduciaires et celui des actifs cryptographiques. Ce sont les « rampes d’accès » (on-ramp) du monde crypto, les ponts entre les deux mondes. Un utilisateur lambda commence peut-être par utiliser un stablecoin pour bénéficier de frais bas et d’une haute efficacité dans les virements internationaux ou les paiements quotidiens, ou pour profiter de subventions des commerçants. Mais dès qu’il télécharge un portefeuille numérique et s’habitue au mode de transaction en chaîne, la distance qui le sépare des actifs véritablement décentralisés comme Bitcoin ou Ethereum n’est plus qu’un clic.
Les plateformes proposant des services de stablecoins, comme Coinbase ou Kraken, sont en elles-mêmes des supermarchés cryptographiques complets. L’utilisateur vient pour le stablecoin, mais est vite attiré par les hauts rendements des protocoles DeFi ou par la narration du Bitcoin comme réserve de valeur. Passer de la détention de USDC au staking d’ETH dans un pool de liquidité devient une extension naturelle pour un utilisateur initié.
Cela crée un paradoxe profond pour l’État. Son objectif à court terme est de renforcer l’hégémonie du dollar via la promotion de stablecoins liés au dollar. Pour cela, il doit encourager et soutenir le développement et la diffusion de portefeuilles conviviaux, d’échanges et d’applications. Pourtant, ces infrastructures sont techniquement neutres et indépendantes des protocoles. Le même portefeuille peut contenir à la fois un USDC régulé et un Monero anonyme ; le même échange peut proposer à la fois des stablecoins conformes et un Bitcoin pleinement décentralisé.
À mesure que les utilisateurs comprennent mieux le monde crypto, leurs attentes en matière de rendement, de confidentialité ou de résistance réelle à la censure augmentent. Alors, ils passent naturellement des stablecoins stables mais sans potentiel de croissance vers des actifs capables de satisfaire ces besoins supérieurs.
4b. La révolution RWA : les actifs libérés des chaînes nationales
Si le DeFi est la superstructure de cette révolution, les RWA en sont la base économique solide. Le cœur des RWA consiste à transformer, par des procédés juridiques et techniques, des actifs existant dans le monde physique ou le système financier traditionnel en jetons sur blockchain.
Imaginons le scénario suivant :
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Une application mobile développée par une équipe chinoise, comptant des millions d’utilisateurs mondiaux sur l’App Store, voit sa propriété tokenisée par des moyens juridiques et techniques, devenant un certificat numérique circulant sur une blockchain.
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Ce jeton est échangé sur un protocole de finance décentralisée (DeFi) en chaîne, sans permission.
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Un utilisateur argentin reçoit ce jeton dans son portefeuille numérique quelques secondes après avoir lancé la transaction.
L’ensemble du processus — tokenisation, mise en gage, émission et transfert de stablecoins — s’accomplit entièrement en chaîne, contournant les systèmes bancaires traditionnels de Chine, des États-Unis (du fait de l’ancrage en dollar) et d’Argentine. Ce n’est pas seulement une voie de paiement supérieure, c’est un univers financier parallèle, presque indifférent aux frontières politiques et juridiques tracées par le système westphalien.
C’est précisément là que la « dénationalisation de la monnaie » conduit à la « dénationalisation de la finance », puis à la « dénationalisation du capital ».
Quand le capital devient dénationalisé, les capitalistes le deviennent naturellement aussi.
4c. La fin du système financier traditionnel
Ce nouvel écosystème financier, piloté par les stablecoins et fondé sur les RWA, représente un assaut complet contre le système financier traditionnel. Le cœur de ce dernier repose sur son rôle d’intermédiaire d’information et de confiance. Les banques, courtiers, bourses et sociétés de paiement utilisent leur capital, leurs systèmes complexes et leurs licences étatiques pour résoudre le problème de confiance entre les parties, en tirant des frais élevés.
Or, la technologie blockchain, grâce à son immuabilité, sa transparence et à l’exécution automatique des règles par le code (contrats intelligents), offre un nouveau mécanisme de confiance — « le code est la loi ». Dans ce nouveau paradigme, la plupart des fonctions des intermédiaires traditionnels deviennent superflues et inefficaces :
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Le crédit bancaire peut être remplacé par des protocoles de prêt décentralisés.
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L’appariement des ordres en bourse peut être remplacé par des algorithmes de market-makers automatiques (AMM).
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Le règlement transfrontalier des sociétés de paiement peut être remplacé par le transfert mondial en quelques secondes via stablecoins.
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La titrisation de Wall Street peut être remplacée par une tokenisation RWA plus transparente et efficace.
V. L’essor de l’individu souverain et le crépuscule de l’État
Quand le capital peut circuler sans frontières, quand les actifs échappent à la juridiction, quand le pouvoir migre des États-nations vers les géants privés et les communautés en réseau, nous arrivons au terme de cette transformation — une ère nouvelle dominée par l’« individu souverain », marquée par la fin du système westphalien. Cette révolution, conjointement entraînée par les stablecoins et l’intelligence artificielle (IA), aura des conséquences plus profondes que la Révolution française, car elle ne se contente pas de changer de régime : elle transforme la forme même du pouvoir.
(Le livre L’Individu souverain est bien la prophétie de notre époque)

5a. La prophétie de L’Individu souverain accomplie
En 1997, James Dale Davidson et Lord William Rees-Mogg ont prédit dans leur ouvrage choquant *The Sovereign Individual* que l’ère de l’information modifierait fondamentalement la logique de la violence et du pouvoir. Selon eux, l’État-nation a pu dominer à l’ère industrielle car il protégeait efficacement les actifs industriels massifs et fixes, et en tirait des impôts. Mais à l’ère de l’information, les capitaux les plus importants — savoir, compétences, actifs financiers — deviendront hautement mobiles, voire immatériels. L’État ressemblera alors à un éleveur essayant de clôturer des « vaches ailées » : son pouvoir fiscal et de contrôle s’effondrera.
L’apparition des stablecoins, du DeFi et des RWA est précisément la version concrète du « cyberargent » et de l’« cyberéconomie » décrits dans ce livre. Ensemble, ils forment un réseau mondial de valeur à très faible friction, donnant véritablement des ailes au capital. Un individu élitiste peut facilement diversifier sa richesse en jetons RWA à travers le monde, transférer instantanément ses fonds entre juridictions via des stablecoins, le tout enregistré sur un registre public inaccessible aux machines étatiques. La prophétie du livre — « l’individu échappera à l’oppression étatique » et « les détenteurs de richesse pourront contourner le monopole monétaire de l’État » — devient réalité.
5b. La fin du système westphalien
Depuis la paix de Westphalie en 1648, l’unité fondamentale de la politique mondiale est l’État souverain. Ses principes clés : souveraineté absolue sur son territoire, égalité des États, non-ingérence. Sa pierre angulaire : le contrôle total de l’État sur la population et les biens dans ses frontières.
L’essor de l’individu souverain corrode justement cette base. Quand les individus les plus créatifs et productifs font leurs affaires et accumulent leur richesse dans le « cyberspace », les frontières territoriales perdent leur sens. L’État découvre qu’il ne peut plus efficacement taxer ces élites mobiles, affaiblissant inévitablement ses bases fiscales. Pour enrayer la fuite des capitaux, des gouvernements désespérés pourraient adopter des mesures plus radicales et autoritaires, comme la « prise d’otages fiscaux » ou la destruction des technologies favorisant l’autonomie individuelle — comme prévu dans le livre. Mais cela n’accélérerait que la fuite des élites, créant un cercle vicieux. Finalement, l’État-nation pourrait devenir une coquille vide, limitée à fournir des prestations sociales aux populations moins mobiles, exclues de l’économie numérique mondiale — un « État nounou » pour les pauvres. Mais évidemment, un tel État n’a plus rien à voir avec la création de richesse.
5c. La dernière frontière : la vie privée contre la fiscalité étatique, la bataille finale
La prochaine étape de cette révolution sera la confidentialité. Les blockchains publiques actuelles sont pseudonymes, mais les transactions restent traçables. Pourtant, avec la maturation des technologies de confidentialité comme les preuves à divulgation nulle (ZK), utilisées par Zcash ou Monero, les futures transactions financières pourraient devenir totalement anonymes et impossibles à tracer.
Quand le système financier mondialisé basé sur les stablecoins se combinerait à des technologies de confidentialité puissantes, cela représenterait le défi final à la capacité fiscale de l’État. Les administrations fiscales feraient face à une « boîte noire » infranchissable, incapable d’identifier les parties ou les revenus imposables. Ce serait la forme ultime de la « dérégulation », car lorsque l’État perd sa capacité de taxation, il perd aussi celle de réguler efficacement ou de fournir des services publics.
La Révolution française a remplacé la « souveraineté nationale » par la « souveraineté monarchique », transférant le pouvoir du roi à la nation, mais la nature territoriale du pouvoir est restée inchangée. La révolution initiée par les stablecoins remplace la « souveraineté territoriale de l’État-nation » par la « souveraineté du réseau » et la « souveraineté individuelle ». Il ne s’agit pas d’un transfert de pouvoir, mais d’une « décentralisation » et d’une « dénationalisation » du pouvoir. C’est un changement de paradigme plus fondamental, plus radical, dont l’impact pourrait surpasser, voire dépasser, celui de la Révolution française. Nous sommes à l’aube d’un monde ancien en décomposition, d’un nouvel ordre en émergence. Ce nouveau monde donnera aux individus une liberté et une puissance inédites, mais aussi des troubles et des défis que nous peinons aujourd’hui à imaginer.
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