
Shanghai signale : interpréter le nouvel échiquier chinois des cryptomonnaies dans le cadre « un pays, deux systèmes »
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Shanghai signale : interpréter le nouvel échiquier chinois des cryptomonnaies dans le cadre « un pays, deux systèmes »
Le 10 juillet, la réunion d'étude convoquée par le Bureau de la propriété d'État de Shanghai sur la stratégie de développement des monnaies cryptographiques et des monnaies stables a déclenché une forte hausse du prix du bitcoin.
Rédaction : Oliver, Mars Finance
Une annonce à minuit et cette bougie haussière de 5 000 dollars
Dans la nuit du 11 juillet 2025, une publication apparemment banale sur un compte officiel WeChat a déclenché une onde de choc dans les communautés mondiales des cryptomonnaies, en Chine comme à l’international. L’auteur était la Commission municipale de supervision et d’administration des actifs publics de Shanghai (abrégée en « Commission de Shanghai »). Le contenu portait sur une session d’étude organisée le 10 juillet par son comité du Parti, centrée sur « les tendances du développement des cryptomonnaies et des stablecoins, ainsi que les stratégies adaptées ».

L’annonce a été immédiatement suivie d’une réaction brutale et directe du marché. En quelques heures, le prix du bitcoin, libéré de ses chaînes, est passé de 111 300 à plus de 118 400 dollars, traçant une énorme bougie haussière de plus de 7 000 dollars et atteignant un nouveau record historique. Ce bond s’est accompagné d’un volume d’échanges fortement amplifié, indiquant clairement qu’une puissante force acheteuse venait d’être activée. Dans le monde des cryptomonnaies, c’est toujours le nerf sensible de la « perception politique » qui réagit le plus vite.
Cela soulève une question fondamentale : pourquoi une simple réunion interne d’un organisme chinois chargé des actifs publics peut-elle provoquer une telle volatilité sur un actif crypto mondial ? Quel message subliminal les « smart money » ont-elles perçu dans ce court communiqué ? La réponse ne se trouve pas à la surface du texte, mais bien dans la longue histoire complexe de la Chine vis-à-vis des cryptomonnaies, le rôle particulier de Hong Kong en tant que zone financière spéciale, et la grande narration de la finance numérique future. Ce que le marché anticipe, ce n’est pas la réunion elle-même, mais bien un possible changement stratégique sous-jacent.
Voir loin à travers un petit tube : une ouverture calculée, non une levée totale
Pour comprendre cet engouement, il faut analyser précisément le contenu fuité de cette session d’étude. Celle-ci a invité Li Mingliang, expert principal de l’Institut de recherche sur les politiques et l’industrie de Guotai Haitong, pour une présentation. Son projet dépasse largement une simple « étude » ou « prise de connaissance » ; il s’agit d’un cadre stratégique soigneusement élaboré et hautement opérationnel.
La recommandation la plus significative du rapport concerne la création d’un système binaire de stablecoin renminbi : le CNYC (stablecoin offshore RMB domestique) et le CNHC (stablecoin offshore RMB international). Il s’agit d’un dispositif extrêmement subtil. Le CNHC vise à devenir un stablecoin ancré sur le yuan offshore, librement négociable sur les marchés mondiaux, destiné à concurrencer directement les stablecoins américains comme USDT ou USDC. Quant au CNYC, il pourrait être utilisé dans des zones réglementées spécifiques telles que la zone franche de Shanghai, servant des cas précis de commerce transfrontalier et de finance. Ce modèle « dual-track » cherche un équilibre parfait entre ouverture concurrentielle et isolement des risques.
Plus crucial encore, le rapport insiste explicitement sur l’utilisation de la technologie du « réseau électronique clos » (electronic围网) pour garantir la conformité. Ce terme est la clé pour comprendre la nouvelle stratégie chinoise. Il ne s’agit en aucun cas d’une reddition inconditionnelle face au monde crypto, mais plutôt d’une « intégration contrôlée » préparée et menée selon les propres termes de Pékin. Le « réseau électronique clos » suggère un système permis ou strictement surveillé, où les transactions seraient limitées à certains utilisateurs, juridictions ou cas d’usage, permettant ainsi de prévenir efficacement les sorties massives de capitaux et la transmission des risques financiers, deux craintes majeures des autorités chinoises.
L’objectif stratégique global pointe directement vers ce que He Qing, directeur de la Commission de Shanghai, a appelé dans ses remarques finales la « convergence industrie-digital », soit l’exploration de l’utilisation de la blockchain dans des domaines comme le commerce transfrontalier, la finance de la chaîne logistique ou la tokenisation d’actifs. Cela correspond exactement à l’objectif du rapport : utiliser les stablecoins pour soutenir le règlement des « actifs du monde réel » (RWA) et l’internationalisation du yuan. Tout cela montre clairement que l’initiative de Shanghai est mue par une stratégie nationale d’élévation industrielle et d’internationalisation monétaire, et non par la demande spéculative du grand public. Il s’agit de créer un canal conforme pour intégrer les énormes actifs chinois dans le réseau mondial de valeur numérique, et d’offrir au yuan une nouvelle voie alternative au système traditionnel SWIFT.
Le mur de la politique : une histoire contradictoire et une réalité tenace
Le signal positif émis par Shanghai est si choquant précisément parce qu’il contraste fortement avec les dix années de réglementation stricte appliquée par la Chine continentale. Revenir sur cette histoire marquée par les contradictions et les tensions permet de mieux saisir la profondeur potentielle du changement actuel.
La réglementation chinoise des cryptomonnaies a connu trois phases principales. La première commence en 2013, lorsque la Banque populaire de Chine et quatre autres départements interdisent aux institutions financières de participer aux activités liées au bitcoin, le qualifiant de « marchandise virtuelle spécifique » et non de monnaie. La deuxième phase culmine en 2017, lorsque les régulateurs qualifient les ICO (offres initiales de jetons) de « financement illégal public » et interdisent brutalement tous les exchanges de cryptomonnaies en territoire chinois. Les motifs invoqués sont la prévention des risques financiers et des fraudes. Un responsable de la banque centrale avait alors estimé que plus de 90 % des projets ICO étaient frauduleux.
La troisième phase, la plus sévère, arrive en 2021. Dix départements, dont la Banque populaire, publient conjointement une notification qualifiant toutes les activités liées aux cryptomonnaies de « activités financières illégales », et lancent une campagne d’éradication totale du minage. Les motivations officielles sont multiples : la consommation énergétique excessive, incompatible avec les objectifs chinois de « pic de carbone » et de « neutralité carbone » ; et la prolifération croissante d’activités illégales telles que le blanchiment, les jeux d’argent ou la fuite de capitaux via les cryptomonnaies. Selon une estimation de Chainalysis, près de 50 milliards de dollars d’actifs numériques auraient quitté l’Asie orientale (principalement la Chine) en 2020 seulement.
Pourtant, ces interdictions sévères n’ont pas éliminé la demande, mais ont plutôt fait naître un vaste marché clandestin et opaque. Comme l’a souligné Chainalysis dans un rapport début 2024, même après les mesures les plus drastiques, le taux d’adoption populaire des cryptomonnaies en Chine reste parmi les plus élevés au monde. Après la fermeture des plateformes centralisées, les utilisateurs se sont rapidement tournés vers des plateformes OTC (over-the-counter) et des réseaux P2P plus décentralisés. En période d’incertitude économique, les flux entrants via les canaux OTC augmentent nettement. Ben Charoenwong, professeur de finance à l’INSEAD, commente : « Dans certains contextes, les cryptomonnaies sont perçues par une partie de la population comme un instrument de couverture et de préservation des actifs. »
Cela révèle un paradoxe politique profond : les interdictions rigoureuses, censées renforcer le contrôle financier, ont objectivement poussé ces activités vers des zones grises plus difficiles à tracer, affaiblissant ainsi l’efficacité même de la régulation. C’est peut-être cette prise de conscience de la réalité persistante qui pousse désormais les décideurs à envisager une nouvelle approche — plutôt que de bloquer, mieux vaut canaliser, en créant un canal conforme, maîtrisé et attractif.
Le tournant de Hong Kong : un pays, deux mondes cryptos
Tandis que la Chine continentale dresse des barrières, Hong Kong, juste de l’autre côté de l’eau, déroule le tapis rouge. Ce contraste frappant n’est pas fortuit, mais bien une stratégie minutieuse encadrée par le principe « un pays, deux systèmes ». Hong Kong joue désormais un rôle clé de laboratoire d’essai et d’interface internationale pour la stratégie crypto chinoise.
Au cours des deux dernières années, Hong Kong a construit à une vitesse stupéfiante un cadre réglementaire complet pour les actifs numériques. Il a mis en place un système obligatoire d’agrément pour les fournisseurs de services d’actifs virtuels (VASP), imposant des exigences strictes en matière de lutte contre le blanchiment (AML) et de protection des investisseurs, comparables à celles des institutions financières traditionnelles. En juin 2025, Hong Kong a publié officiellement le projet de loi sur les émetteurs de stablecoins, prévu pour entrer en vigueur le 1er août, ouvrant la voie juridique à l’émission de stablecoins conformes. Plus symbolique encore, en février 2025, le sommet crypto le plus influent au monde, Consensus, a tenu sa douzième édition pour la première fois en dehors de l’Amérique du Nord — à Hong Kong — attirant près de 10 000 professionnels. Le secrétaire au Trésor, Paul Chan, y a prononcé un discours marquant : « Hong Kong est de retour, Web3 est de retour. »
L’ouverture de Hong Kong et l’exploration de Shanghai forment une coordination stratégique parfaite. Le CNHC (stablecoin offshore RMB international) imaginé à Shanghai trouverait sans doute à Hong Kong son lieu d’émission et de test idéal. Émis par des entités agréées et supervisées par l’Autorité monétaire de Hong Kong (HKMA), le CNHC pourrait rivaliser directement avec les stablecoins américains sur les marchés mondiaux, tandis que les risques financiers associés seraient absorbés par le système réglementaire mature et le pare-feu financier indépendant de Hong Kong, sans impacter directement le continent. Voilà précisément l’essence de la stratégie « un pays, deux mondes cryptos ». Elle permet à la Chine d’atteindre simultanément deux objectifs apparemment contradictoires : maintenir la stabilité du système financier intérieur et un contrôle strict des capitaux sur le continent, tout en participant activement à l’innovation et à la compétition de la finance numérique mondiale depuis Hong Kong, afin de conquérir la souveraineté sur la prochaine génération d’internet.
Le jeu d’échecs suprême : une autre voix au-delà du modèle Shanghai-Hong Kong
Cependant, le modèle « bac à sable » de type Shanghai-Hong Kong, aussi élégant et prudent soit-il, suscite des réflexions stratégiques plus profondes. Certains pensent que concentrer les efforts sur les marchés offshore et les essais limités ne tire pas pleinement parti de l’avantage de taille que représente la Chine, deuxième économie mondiale. Dans la compétition globale avec les États-Unis sur la finance numérique, compter uniquement sur Hong Kong comme fenêtre unique pourrait ne pas suffire à créer une compétitivité décisive.
Cette vision plaide pour une clarification fondamentale au niveau national du marché des capitaux virtuels. Son cœur repose sur la nécessité de distinguer deux types de besoins financiers radicalement différents : ceux de « placement » et ceux de « spéculation ». Pour ses partisans, les stablecoins relèvent davantage du capital spéculatif, servant principalement aux transactions à haute fréquence et à la couverture de risques, plutôt qu’au paiement ou au stockage de valeur. Ignorer leur nature spéculative reviendrait à nier l’évidence.
Partant de cette analyse, un scénario plus audacieux émerge. Dans cette vision, Shanghai et Hong Kong auraient des rôles diamétralement opposés mais complémentaires. Shanghai, cœur économique du pays, devrait se concentrer sur la construction d’un marché des capitaux virtuels de « placement ». Sa mission serait de promouvoir massivement le yuan numérique (e-CNY) au service de la transformation numérique de l’économie réelle, offrant aux entreprises, ménages et particuliers une plateforme massive de financement basée sur des actifs réels et des droits futurs, en dissociant totalement les fonctions de spéculation pure. Quant à Hong Kong, il devrait devenir un marché international de capitaux virtuels de « spéculation », rigoureusement régulé. Là-bas, les stablecoins en yuan, conformes, serviraient de moyen d’échange principal pour affronter frontalement les stablecoins américains, proposant au monde virtuel une solution crédible en « yuan ».
Pour réaliser ce grand dessein, les infrastructures doivent passer avant tout. C’est ainsi que naît l’idée de créer une entreprise nationale comparable au « réseau électrique chinois » : la « China Digital Network Company ». Cette société aurait pour mission de développer une plateforme blockchain de niveau mondial, assurant commodité, sécurité, efficacité et faibles coûts. Par ailleurs, définir clairement le rôle du capital public dans la finance est essentiel. Il ne doit pas entrer en concurrence comme un acteur ordinaire, mais remplir sa mission d’équipe nationale : réaliser des investissements stratégiques guidés par la volonté de l’État, comme des injections massives au stade amorce dans des technologies critiques, ou intervenir comme stabilisateur ultime en cas de défaillance du marché.
Deux futurs possibles dans la nouvelle partie d’échecs
Lorsque l’on rassemble tous ces fils et perspectives, la session d’étude de la Commission de Shanghai prend une signification bien plus large qu’un simple signal politique. Elle ressemble plutôt à un panneau indicateur à un carrefour, pointant vers deux scénarios possibles pour la stratégie chinoise de finance numérique.
Le premier futur est celui de la voie progressive incarnée par la synergie Shanghai-Hong Kong. Prudent et pragmatique, il utilise le « réseau électronique clos » et les zones d’essai offshore pour explorer prudemment de nouvelles opportunités, sans perturber l’équilibre financier existant, afin d’ouvrir une voie pour l’internationalisation du yuan et les RWA. C’est la sagesse du « traverser la rivière en tâtant les pierres », cherchant à accumuler de petites victoires pour en faire une grande.
Le second futur est une transformation systémique, profonde et descendante. Elle exige que les décideurs reconnaissent l’existence binaire des capitaux virtuels, divisent stratégiquement les marchés entre « placement » et « spéculation », donnent à Shanghai et Hong Kong des missions claires, et soutiennent le tout par une infrastructure numérique nationale. C’est une partie d’échecs bien plus ambitieuse, visant non pas seulement à participer au jeu, mais à en redéfinir les règles.
Ainsi, la bougie haussière de 7 000 dollars qui a marqué le marché aujourd’hui reflète une émotion bien plus complexe qu’il n’y paraît. Elle ne traduit pas simplement une valorisation instantanée du signal d’« ouverture », mais incarne aussi le débat intense et les anticipations sur le chemin que choisira la Chine. Ce sur quoi les traders parient, c’est la possibilité que la deuxième économie mondiale passe du statut de « régulateur strict » à celui de « participant contrôlé », voire ultimement de « législateur » du monde crypto. L’annonce de minuit n’était peut-être pas le coup de pistolet du départ, mais plutôt la sonnerie d’ouverture d’une partie décisive pour l’avenir numérique de la finance chinoise.
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