
Crise de confiance sur les marchés prédictifs : quand le « moteur de vérité » se met à mentir, comment construire un système prédictif plus fiable ?
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Crise de confiance sur les marchés prédictifs : quand le « moteur de vérité » se met à mentir, comment construire un système prédictif plus fiable ?
Les marchés prédictifs sont en train de se voir accorder une place plus élevée, considérés comme des « moteurs de vérité ».
Auteur : michaellwy
Traduction : TechFlow

Le potentiel des marchés prévisionnels est largement reconnu, mais certaines questions clés restent sans réponse. À travers l’analyse d’un récent événement controversé – notamment les difficultés liées à la résolution des litiges – cet article met en lumière les défis actuels auxquels sont confrontés ces marchés. Pour les développeurs, il s’agit d’une opportunité majeure : les marchés prévisionnels en sont encore à leurs balbutiements ; celui ou celle qui parviendra à résoudre ces problèmes fondamentaux pourra probablement diriger la prochaine vague d'innovation.
Introduction
Un marché prévisionnel est un outil qui utilise des incitations financières pour rassembler de l'information. En permettant aux traders de miser de l'argent sur leurs jugements, ces marchés poussent progressivement les prix vers une probabilité reflétant la sagesse collective. Lorsque ce mécanisme fonctionne correctement, les marchés prévisionnels produisent souvent des prévisions plus précises que les méthodes traditionnelles.
Ce potentiel a été particulièrement illustré lors de la prédiction du résultat de l’élection présidentielle américaine de 2024. La plateforme Polymarket s’est révélée plus fiable que les sondages traditionnels, et a finalement correctement prédit la victoire de Trump.
Avec la montée en crédibilité de Polymarket, les médias grand public ont commencé à l’adopter comme source de données. Des médias longtemps sceptiques vis-à-vis des projets cryptos, tels que Bloomberg, citent désormais ses cotes dans leurs articles, et même le moteur de recherche Perplexity affiche ses prévisions dans les résultats. Les médias traditionnels s’appuient de plus en plus sur ses données.
Vitalik Buterin, fondateur d’Ethereum, soutient également les marchés prévisionnels. Il déclare : « Les marchés prévisionnels et les annotations communautaires deviennent deux technologies sociales cognitives majeures des années 2020. »
Toutefois, bien que les marchés prévisionnels démontrent un potentiel énorme, leur mécanisme décentralisé de vérification de la "vérité" fait face à de nombreux défis. Récemment, le marché controversé sur Polymarket concernant « Le gouvernement américain fermera-t-il ? » a mis en évidence des failles critiques dans la conception du système, offrant ainsi des enseignements importants sur la résolution décentralisée des conflits.
Cet article analysera en détail cette controverse, examinera les vulnérabilités dans les mécanismes de résolution des litiges des marchés prévisionnels, et proposera des améliorations.
Comment fonctionne Polymarket ?
Polymarket fonctionne comme une bourse traditionnelle, sauf que les utilisateurs n’échangent pas des actifs, mais des probabilités. Par exemple, sur le marché « Le Bitcoin atteindra-t-il 100 000 $ en 2024 ? », les traders peuvent acheter ou vendre des positions entre 0 % et 100 % via le système.
Imaginons que vous pensiez que le Bitcoin atteindra 100 000 $ en 2024, et que vous achetiez pour 100 dollars de jetons « oui » à 47 cents pièce. Si votre prédiction est correcte, vous obtiendrez 212 dollars (calculé par 100 / 0,47), soit l’inverse de votre prix d’achat. Ce mécanisme dynamique permet aux participants du marché d’ajuster continuellement leurs positions selon les dernières informations, fournissant ainsi une vision en temps réel de la prédiction collective.
Le mécanisme de trading de Polymarket repose sur le Cadre des Jetons Conditionnels (Conditional Token Framework). Voici un exemple concret :
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Supposons que le pool total du marché Bitcoin soit de 1 000 dollars :
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Alice pense que le Bitcoin atteindra 100 000 $, elle achète pour 200 dollars de jetons « oui » à 20 cents pièce ;
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Bob pense que non, il achète pour 800 dollars de jetons « non » à 80 cents pièce ;
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Le système apparie ces deux ordres car ils totalisent 1 000 dollars (soit 100 %) ;
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Le système reçoit 1 000 USDC et crée 1 000 paires de jetons « oui/non » :
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Alice obtient 1 000 jetons « oui » (à 20 cents chacun) ;
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Bob obtient 1 000 jetons « non » (à 80 cents chacun).
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À la fin de l’année 2024, le gagnant peut échanger chaque jeton contre 1 dollar :
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Si le Bitcoin atteint 100 000 $, les 200 dollars d’Alice deviennent 1 000 dollars (gain x5), tandis que les jetons de Bob perdent toute valeur ;
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S’il n’atteint pas ce seuil, la situation s’inverse : Bob gagne, et les jetons d’Alice valent zéro.
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Sur Polymarket, toutes les transactions sont exécutées automatiquement via le réseau Polygon, tandis que les résultats des marchés sont déterminés par consensus social. En cas de litige sur un résultat, le protocole UMA (basé sur un oracle optimiste) intervient pour vérifier et trancher définitivement.
Le fonctionnement d’UMA est le suivant :
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Lorsqu’un résultat est contesté, tout utilisateur peut initier un vote ;
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Les détenteurs de jetons UMA votent sur le résultat ;
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Le poids du vote est proportionnel au nombre de jetons UMA détenus ;
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Les votants du camp vainqueur sont récompensés, ceux du camp perdant sont pénalisés.

Image originale par michaellwy, traduit par TechFlow
Pour une explication détaillée, voir la vidéo officielle d’UMA. De plus, les rapports de ASXN et de Shoal Research offrent une analyse plus complète du fonctionnement d’UMA.
La controverse du shutdown du gouvernement américain
Les marchés prévisionnels ont démontré une puissance remarquable dans la prédiction des résultats d’événements, renforçant ainsi leur crédibilité après leur succès lors de l’élection américaine 2024.
Mais que se passe-t-il lorsque le système lui-même dysfonctionne ? La récente controverse autour du marché prévisionnel sur un éventuel shutdown du gouvernement américain a révélé certaines faiblesses critiques dans la conception actuelle.
Polymarket avait créé un marché pour prédire si le gouvernement américain fermerait entre le 30 août et le 31 décembre 2024. Initialement, la conception semblait simple. Pourtant, malgré la signature par le président Biden d’un projet de loi de financement (H.R. 10545, American Relief Act) ayant **empêché effectivement un shutdown**, et tous les médias – quelle que soit leur orientation politique – confirmant unanimement qu’aucune interruption n’avait eu lieu, le marché affichait encore près de la date limite une probabilité de 99 % de shutdown, et a finalement tranché en faveur de « oui ».

La controverse provient principalement de modifications apportées aux règles par Polymarket pendant le déroulement du marché. Plus précisément, après que de nombreuses transactions avaient déjà eu lieu, la plateforme a ajouté une nouvelle « clarification des règles », introduisant une date limite inexistante auparavant : minuit le 20 décembre 2024. Ce changement a directement conduit à une divergence entre le résultat du marché et la réalité.
Un marché binaire simple aurait dû être, mais à cause de l’ajustement temporaire des règles, il s’est transformé en un débat sur la manipulation et les lacunes structurelles des marchés prévisionnels.
Ligne chronologique de l’événement
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18h (EST) le 20 décembre : La probabilité de l’option « oui » (prédisant un shutdown) était à 20 %, après avoir baissé depuis 70 %. Ce recul s’expliquait par l’anticipation généralisée des traders quant au passage imminent du projet H.R.10545 pour éviter le shutdown.
Publication officielle de Polymarket : La probabilité de shutdown tombe à seulement 20 %. Le projet de loi sera adopté.

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Plus tard ce jour-là : Polymarket a ajouté une bannière à l’interface utilisateur indiquant que si Biden ne signait pas le projet avant minuit, le marché serait tranché en faveur de « oui ». Immédiatement, la probabilité de « oui » a bondi à 98 %, les traders misant sur l’incapacité du Sénat à faire signer le texte à temps.
- Si le président Biden ne signe pas le projet de loi de financement avant minuit, ce marché sera tranché « oui ».

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Réactions dans les commentaires : Les commentaires ont explosé. Les détenteurs de l’option « non » étaient perplexes face à cette hausse soudaine, soulignant que toutes les sources d’information annonçaient que le Sénat allait adopter le projet pour éviter le shutdown.
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00h38 le 21 décembre : Le Sénat adopte effectivement le projet de loi.
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Matin du 21 décembre : Biden signe formellement le texte, devenant loi. Tous les médias confirment unanimement que le shutdown a été évité.
Le Sénat est proche de voter le projet de loi ; l’OMB ne fermera pas le gouvernement fédéral.
Selon la Maison Blanche, le Bureau de gestion et du budget (OMB) ne fermera pas le gouvernement fédéral, car le Sénat est sur le point d’adopter le projet de loi de financement.
Dans un communiqué, la Maison Blanche déclare : « Étant donné que le Congrès est sur le point d’adopter les lois de financement et que le président les signera samedi, l’OMB a cessé ses préparatifs de fermeture. »
« Comme les obligations de financement fédéral sont quotidiennes et suivies en continu, les agences ne fermeront pas et peuvent poursuivre leurs opérations normalement. »

Pourquoi le marché a-t-il tranché « oui », alors qu’aucun shutdown n’a eu lieu ?
Bien qu’aucun shutdown réel n’ait eu lieu, le marché a tranché « oui ». Pour comprendre cela, examinons attentivement les règles initiales du marché.
Contenu de l’image :
Si le gouvernement américain connaît un shutdown entre le 30 août 2024 et 23h59 (heure de l’Est) le 31 décembre, le résultat de ce marché sera « oui ». Sinon, il sera « non ».
Si le président ne signe pas avant la date limite applicable le projet prolongeant le financement du gouvernement, même sans annonce officielle de shutdown, le résultat de ce marché sera « oui ».
Toute forme de shutdown entraînera un résultat « oui ». Par exemple, si certains départements fédéraux obtiennent une prolongation de financement mais pas d’autres, le résultat sera « oui ».
La décision principale reposera sur les informations officielles du gouvernement américain, mais pourra aussi s’appuyer, si nécessaire, sur le consensus des médias crédibles.

Analyse des règles du marché :
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Point 1 – Celui-ci est relativement simple : observer s’il y a eu un shutdown durant la période spécifiée (notez que la fin de cette période est le 31 décembre 2024).
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Point 2 – C’est le cœur de la controverse. Les partisans du « oui » estiment que, selon les règles, le président doit signer le projet avant la date limite applicable. Ils considèrent que minuit le 20 décembre constitue cette date limite, et puisque la signature n’a pas eu lieu avant, le résultat doit être « oui » (nous approfondirons cela plus tard).
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Point 3 – Traite du cas d’un shutdown partiel, mais peu pertinent ici, donc non abordé.
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Point 4 – Précise que la décision repose principalement sur les informations officielles du gouvernement américain, mais peut aussi prendre en compte le consensus des médias crédibles.
Position du camp « oui » :
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Polymarket a ajouté une bannière précisant explicitement que minuit le 20 décembre était la date limite.
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La plateforme a publié le 21 décembre des « informations complémentaires » renforçant cette règle.
Informations complémentaires
Conformément aux règles : « Si le président ne signe pas avant la date limite applicable (minuit, heure de l’Est, le 20 décembre 2024) le projet prolongeant le financement, même sans annonce officielle de fermeture, ce marché sera tranché “oui”. »
Le président Biden n’a pas signé le projet de prolongation avant minuit le 20 décembre. Par conséquent, ce marché doit être tranché « oui ».

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Comme Biden n’a pas signé avant minuit, selon les règles, le marché doit automatiquement être tranché « oui ».
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Ils considèrent que les règles sont contraignantes, même si aucun shutdown réel n’a eu lieu.
Position du camp « non » :
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Problème temporel :
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La règle initiale couvre la période du 1er août au 31 décembre 2024. La date limite de minuit le 20 décembre, mise en avant par le camp « oui », n’était pas explicitement écrite, seul « la date limite applicable » était mentionnée.
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Le financement du gouvernement fédéral fonctionne par jours, donc la date limite réelle devrait être le 21 décembre à 23h59.
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La bannière indiquant la « date limite minuit » restait visible le 21 décembre, ce qui n’a aucun sens logique, car le critère d’interprétation serait déjà caduc.
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Réalité des faits :
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Le porte-parole adjoint principal de la Maison Blanche a confirmé : « Vu la confiance dans l’adoption imminente du projet, l’OMB a cessé ses préparatifs de fermeture. »
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Logiquement, rater une date limite devrait entraîner un shutdown. Mais comme cela n’a pas eu lieu, aucune date critique n’a été manquée.
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Enfin, un marché séparé sur Polymarket posant la question « La Chambre et le Sénat adopteront-ils le projet de loi avant minuit ? » a correctement tranché « non ». L’enjeu ici est que rater une date limite procédurale n’équivaut pas à une fermeture du gouvernement : cela confond processus et résultat. C’est pourquoi deux pages distinctes existent : l’esprit du marché est différent.
La tension centrale ne porte pas simplement sur une interprétation, mais sur le choix fondamental : les marchés prévisionnels doivent-ils privilégier une lecture technique des règles plutôt que le résultat réel du monde réel qu’ils sont censés prédire ? Quand un marché tranche « oui » à un shutdown qui n’a objectivement jamais eu lieu, le mécanisme de recherche de vérité est rompu.
Des controverses similaires ne sont pas rares
On pourrait penser qu’il s’agit d’un cas isolé dû à une mauvaise rédaction. En réalité, de telles controverses sont fréquentes. Un site de surveillance appelé Polymarketfraud (pardonnez le nom provocateur) documente de nombreux cas où les décisions des marchés contredisent la réalité.
Le marché sur le vainqueur de l’élection présidentielle vénézuélien est particulièrement intéressant. Le président actuel du Venezuela est Nicolás Maduro, mais le marché a tranché en faveur du candidat d’opposition Edmundo González.
Frank Muci explore plus en profondeur ce cas dans cet article. Voici un résumé rapide.
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Les règles du marché stipulent clairement : « La source principale de résolution est l’information officielle vénézuélienne, mais un consensus des médias crédibles peut servir de référence. »
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Les résultats officiels annoncent la victoire de Maduro :
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Premier bulletin : 51,20000 % contre 42,20000 %
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Deuxième bulletin : 51,9500 % contre 43,1800 % (la précision inhabituelle avec plusieurs décimales, surtout des zéros, suscite des soupçons de manipulation.)
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Pourtant, selon les données issues des bureaux de vote, l’opposition menait de plus de 20 %.
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Les détenteurs de jetons UMA (ayant le dernier mot en cas de litige) ont subi de fortes pressions pour ignorer les sources officielles vénézuéliennes et adopter le consensus des médias sur la fraude électorale.
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Finalement, les détenteurs d’UMA ont voté pour renverser la source principale indiquée dans les règles de Polymarket, tranché en faveur de González — bien que Maduro reste fermement au pouvoir.
Cette contradiction dans les décisions expose un problème. Dans l’affaire du shutdown américain, les votants UMA ont strictement suivi une règle technique (l’ajout tardif sur la date limite minuit), ignorant le consensus unanime des médias affirmant qu’aucun shutdown n’a eu lieu. Mais dans l’élection vénézuélienne, ils ont fait exactement l’inverse : ils ont rejeté la source officielle pour adopter le consensus des médias sur la fraude.
Marchés frauduleux (Fraudulent Markets)

(Source)
Cette liste continue de s’allonger, d’autres marchés font l’objet d’analyses. On peut raisonnablement supposer que dans tous ces marchés, d’innombrables (nouveaux) utilisateurs ont perdu d’importantes sommes, tandis que certains grands utilisateurs ont réalisé des profits substantiels. Bien qu’aucune preuve concrète n’existe, il est légitime de soupçonner que ces comptes auraient pu coordonner leurs actions dans le processus de vote UMA et/ou disposer d’informations privilégiées.
En outre, on peut arguer que les règles du marché « Y aura-t-il un shutdown du gouvernement américain ? » étaient intentionnellement trompeuses, sans préciser clairement quelles dates limites étaient valides pour la résolution. Pourtant, tous les indicateurs suggéraient que le marché devait être tranché « oui » (YES), par exemple, un shutdown réel s’étant produit avant 2025.
Polymarket devrait envisager de rembourser les utilisateurs affectés par ces marchés frauduleux, et/ou d’appliquer des solutions 50/50 le cas échéant. À défaut, cette tendance aux marchés controversés persistera, profitant à quelques gros utilisateurs au détriment de nombreux nouveaux entrants. Cela pourrait devenir un sujet nécessitant l’attention et l’enquête rapides de la CFTC (Commission américaine des contrats à terme sur matières premières) et/ou du FBI.
Un autre cas concerne le marché sur la cessation des hostilités entre Israël et le Hezbollah. Malgré des rapports crédibles indiquant que les opérations militaires se poursuivent, le marché a tranché « oui ». Une vidéo YouTube intitulée Game Prediction Markets: A 40 Million Dollar Lesson explique en détail cet incident.
En outre, Lou Kerner propose dans son article une théorie intéressante sur les risques potentiels des marchés électoraux américains. Bien qu’il l’appelle une « théorie du complot », son analyse suggère que le marché présidentiel de Polymarket pourrait être structurellement biaisé en faveur de Trump.
Il imagine ce scénario : si Trump perd, il pourrait refuser de reconnaître sa défaite comme en 2020, invoquer une fraude électorale et contester le résultat. Ainsi, même si Kamala Harris remporte effectivement l’élection, le marché pourrait ne pas trancher en sa faveur.
Cela crée une situation « je gagne si je gagne, je ne perds rien si je perds » pour les supporters de Trump. S’il gagne, les parieurs gagnent directement. S’il perd mais conteste, la résolution du marché pourrait être retardée ou modifiée par le vote des détenteurs d’UMA.
Les problèmes identifiés
Premièrement, le problème de la manipulation des règles. Lorsque la plateforme peut ajouter arbitrairement des clarifications, le rôle de l’oracle devient illusoire. Dans le cas du shutdown, l’affichage de la nouvelle bannière a fait grimper immédiatement la cote à « oui », changeant effectivement la date limite valide du 31 décembre au 20 décembre 2024.
Cela soulève aussi d’autres questions sur les critères de résolution. Quand les règles entrent en conflit, laquelle prime ? Bien que le critère principal définisse clairement les sources d’information et fixe la date limite au 31 décembre, le marché a finalement tranché selon la clarification tardive du 20 décembre à minuit. Cette incohérence dans la hiérarchie des règles nuit gravement à la crédibilité du marché.
Un autre défi structurel concerne la relation entre les détenteurs d’UMA et le système de résolution de Polymarket. Puisque les détenteurs de jetons UMA peuvent à la fois trader et voter, cela crée un fort alignement d’intérêts entre gros traders et votants de l’oracle.
Bien que Polymarket et UMA devraient être des systèmes indépendants se contrôlant mutuellement, UMA est en pratique le seul fournisseur d’oracle pour Polymarket. Cela me rappelle une scène du film The Big Short : un employé d’agence de notation admet devoir attribuer une note AAA, sinon les banques iraient chez un concurrent. Quand la réussite d’un système dépend de plaire à des acteurs puissants, l’indépendance n’existe plus.

La résolution des litiges : le talon d’Achille des marchés prévisionnels
La valeur fondamentale des marchés prévisionnels réside dans leur capacité à trancher fidèlement les faits. Même avec une interface utilisateur (UI) impeccable, un système de trading sophistiqué et une liquidité abondante, tout cela devient inutile s’il est impossible de déterminer fiablement qui a gagné le pari. Polymarket dépend actuellement du système d’oracle d’UMA pour résoudre les litiges, mais ce mécanisme présente des vulnérabilités potentielles.
Résumé du mécanisme d’UMA :
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Quand un résultat est contesté, tout utilisateur peut déclencher un vote.
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Les détenteurs de jetons UMA votent sur le résultat selon les règles.
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Le pouvoir de vote dépend du nombre de jetons UMA détenus.
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Les votants du camp gagnant sont récompensés, les autres pénalisés.
Dans son blog Dirt Roads, Luca Prosperi propose un concept appelé « Multiplicateur de Valeur de Corruption (Corruption Value Multiple, CVM) » pour mesurer le risque potentiel des marchés. Voici son analyse :
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Actuellement, la valeur totale des paris ouverts sur Polymarket est d’environ 300 millions de dollars, tandis que la capitalisation d’UMA est de 220 millions.
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Contrôler la moitié des jetons UMA coûterait environ 110 millions de dollars.
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Cela signifie qu’en dépensant 1 dollar pour contrôler UMA, on pourrait influencer 1,36 dollars de paris.
Cependant, le risque réel pourrait être plus élevé, car :
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Le taux de participation réel aux votes UMA est généralement de 20 %, loin des 100 %.
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Les règles des marchés sont souvent floues, laissant place à des zones grises.
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Les votants peuvent être influencés par l’opinion publique ou des parties prenantes.
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Le coût réel pour influencer un résultat pourrait être bien inférieur aux 110 millions théoriques.
Cela signifie que si un trader croit pouvoir manipuler le résultat via l’oracle, il pourrait artificiellement pousser le prix du marché bien au-delà de la probabilité réelle.
Ces problèmes révèlent la complexité de la conception des marchés prévisionnels. Bien qu’il n’existe pas encore de solution universelle, l’amélioration du mécanisme de résolution des litiges reste l’un des défis les plus cruciaux. Si les décisions deviennent incohérentes, la confiance des utilisateurs s’érodera, éloignant le marché de son objectif initial.
Voies d’amélioration : comment optimiser la résolution des litiges ?
Règles figées, interdiction des modifications a posteriori. Une fois lancé, les règles d’un marché doivent être verrouillées et non modifiables. Aucune « clarification supplémentaire » ou « explication postérieure » ne devrait être autorisée après la création. Les règles initiales doivent être la seule référence. En cas de litige, l’oracle doit trancher strictement selon ces règles de base, sans tenir compte des ajouts de la plateforme.
Hiérarchie des règles et enregistrement sur chaîne. Les règles doivent avoir une hiérarchie claire. En cas de conflit, laquelle prime ? Le critère principal (ex. consensus des médias crédibles) doit clairement primer sur les mécanismes secondaires. Cette hiérarchie doit être enregistrée sur blockchain dès la création du marché, créant une chaîne de preuves immuable garantissant transparence et autorité.
Mécanisme de validation basé sur la réputation. Outre le vote par jetons, on pourrait créer un conseil basé sur la réputation, composé d’experts reconnus du secteur, qui engagent leur crédibilité professionnelle pour trancher les résultats. Ce mécanisme ajoute de l’expertise et une responsabilité sociale accrue au processus de validation.
Mécanisme de bifurcation intersubjective. Inspiré de l’innovation Eigenlayer, ce mécanisme traite les erreurs manifestes identifiables par le consensus humain. En cas de litige majeur, la communauté peut diviser les jetons utilisés pour la résolution (oracle ou jetons de protocole) en deux versions, chacune soutenant une interprétation différente. Le mécanisme du marché décidera ensuite quelle version conserve de la valeur. Ceux qui soutiennent l’interprétation erronée voient leurs jetons perdre de la valeur, subissant ainsi une sanction économique naturelle, ce qui dissuade efficacement la manipulation.
Agents IA comme arbitres indépendants. Pour éviter que les détenteurs de jetons ne manipulent les résultats par intérêt économique, on pourrait développer un agent d’intelligence artificielle (AI Agent) dont le seul but serait de trancher les résultats. Contrairement aux humains pouvant voter selon leurs intérêts, un agent IA peut être conçu comme entièrement neutre, analysant objectivement les preuves pour fournir des décisions plus justes. Cette approche renforce considérablement la crédibilité et l’efficacité du marché, tout en réduisant les interférences humaines.
Conclusion
Premièrement, cet article n’a pas pour but de critiquer uniquement Polymarket. Toutefois, en tant que plus grand acteur (voire le seul véritablement influent) des marchés prévisionnels crypto, il constitue le meilleur cas d’étude pour comprendre les défis sectoriels.
Pourquoi ces problèmes sont-ils si importants ? Si nous voyons les marchés prévisionnels comme de simples plateformes spéculatives où les traders parient sur des résultats, leurs défauts ont un impact limité. Certes, certains y perdent de l’argent, mais au fond, ce ne serait qu’un autre terrain de jeu spéculatif.
Pourtant, on accorde aujourd’hui aux marchés prévisionnels une ambition plus élevée : ils sont perçus comme des « moteurs de vérité » – des outils objectifs capables de filtrer le bruit et les biais pour révéler la probabilité réelle des événements futurs.
C’est pourquoi le cas du shutdown gouvernemental suscite tant d’inquiétude. Lorsqu’un marché affirme avec confiance qu’un shutdown a eu lieu alors qu’il n’en a jamais été question, cela révèle comment ces soi-disant « moteurs de vérité » peuvent fabriquer une réalité fausse. Le problème ne se limite pas à la perte financière de certains traders ; le danger plus grand est que nous construisions des systèmes de « vérification objective » qui pourraient être exploités par ceux disposant du capital et de la motivation nécessaires pour manipuler la perception publique.
Avec l’augmentation de l’influence des marchés prévisionnels, leurs faiblesses structurelles deviennent une préoccupation pour tous. Si nous ne parvenons pas à corriger ces failles fondamentales, nous risquons de transformer ces marchés en un outil puissant non pas pour découvrir la vérité, mais pour la déformer.
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