Solution dans l'écosystème Ethereum : est-il plus important de résoudre les problèmes en profondeur ou d'être utile dès maintenant ?
Rédaction : 0XNATALIE
Récemment, certaines opinions et comportements de membres de la Fondation Ethereum ont suscité des controverses. Le 16 mai, Peter Szilágyi, responsable du développement du client Geth au sein de la Fondation Ethereum, a publié sur Twitter ses réflexions concernant certaines solutions actuelles aux problèmes d’Ethereum. Selon lui, ces solutions ne résolvent pas fondamentalement les problèmes, mais en font une affaire démocratique en redistribuant les intérêts afin de faire taire les protestations. Cette déclaration a provoqué un vif débat, notamment avec le chercheur de la Fondation Ethereum Dankrad Feist, entraînant une discussion houleuse entre les deux parties.
Puis, le 21 mai, Dankrad Feist a annoncé, aux côtés de Justin Drake, également chercheur à la Fondation Ethereum, devenir conseiller du projet Eigenlayer et percevoir une rémunération en jetons s’élevant à plusieurs millions de dollars, relançant ainsi les interrogations et critiques au sein de la communauté. En tant que membres de la Fondation Ethereum, leur implication dans un projet externe pouvant entrer en conflit d’intérêts avec Ethereum soulève légitimement des doutes quant à leur neutralité et l’objectivité de leurs positions.
### L’affrontement entre chercheurs et ingénieurs
#### La gestion du MEV
Peter Szilágyi est un membre clé de la Fondation Ethereum et dirige le développement de Geth, le client d’exécution le plus important d’Ethereum. Dankrad Feist est également chercheur principal à la Fondation Ethereum, au point que la solution « Danksharding » porte son nom.
L’un des sujets centraux du désaccord entre Peter et Dankrad Feist concerne le MEV (Maximal Extractable Value). Peter critique les approches actuelles pour traiter le problème du MEV. Il considère que le MEV constituait initialement une attaque contre Ethereum, mais qu’en partageant les revenus avec suffisamment d’acteurs influents, on a fini par considérer le problème comme résolu. Selon lui, l’écosystème Ethereum tend désormais vers un système financier traditionnel, où la distribution des bénéfices à certains groupes particuliers étouffe les critiques sur le MEV. Il craint que cette pratique n’accélère la centralisation d’Ethereum.
Dankrad Feist, en revanche, estime que le MEV ne peut pas être facilement éliminé. Le MEV est une réalité incontournable, car il découle nécessairement de protocoles utiles et valorisés sur la chaîne. Il rappelle notamment les raisons ayant poussé au développement de MEV-Boost : avant la fusion (the Merge), il fallait un mécanisme plus équilibré pour gérer le MEV sans nuire aux validateurs indépendants. Sans solution souple comme la mise en gage liquide, les grands pools de mise en gage auraient pu obtenir des rendements supérieurs à ceux des petits validateurs, ce qui aurait pu forcer ces derniers à sortir du réseau. En l’absence d’une meilleure solution, il valait mieux avancer avec MEV-Boost plutôt que retarder la fusion ou sacrifier les validateurs individuels.
#### Problème de la croissance de l’état (State Growth)
En dehors du MEV, ils ont également débattu de la croissance de l’état. Avec l’augmentation des transactions et des contrats intelligents sur Ethereum, l’état du réseau (c’est-à-dire toutes les informations de comptes et les données actuelles des contrats) grossit rapidement. Cela pose des défis importants en matière de stockage et de traitement. Actuellement, la validation sans état (stateless validation) est envisagée comme solution, visant à réduire la quantité de données que les nœuds doivent stocker, rendant ainsi leur fonctionnement plus efficace. Grâce à cette technologie, les nœuds n’ont plus besoin de conserver l’état complet du réseau, mais peuvent récupérer dynamiquement les informations nécessaires pour valider les transactions et les blocs.
Peter critique cette méthode, arguant qu’elle pourrait conduire à une centralisation du contrôle de l’état : seuls quelques grands nœuds seraient capables de stocker l’état complet, concentrant ainsi pouvoir et profits entre les mains d’un petit nombre. Les opérateurs de nœuds perdraient alors le contrôle sur leurs propres données et devraient dépendre d’autorités centralisées pour obtenir des informations comme leur solde.
Dankrad Feist répond que les critiques de Peter donnent l’impression que les protocoles sont conçus pour servir des intérêts financiers plutôt que pour instaurer un système équitable. Les solutions sans état améliorent l’expérience utilisateur et les performances du réseau ; il s’agit d’une avancée technique nécessaire, non motivée par des considérations commerciales. L’objectif principal de ces propositions est de réduire le coût et la complexité du fonctionnement d’un nœud complet, permettant ainsi à davantage de personnes de participer au réseau Ethereum.
#### Interlude : les méthodes de développement face à la concurrence
On pensait le débat clos, mais un jour plus tard, le 17 mai, Peter et Dankrad Feist ont entamé un nouveau débat sur la manière dont l’équipe de développement d’Ethereum fait face à la concurrence.
Peter reproche à l’équipe de développement, sous la pression de concurrents comme Solana, de bricoler des correctifs en abandonnant les procédures de développement rigoureuses et prudentes. Il estime que la peur de la concurrence pousse à sortir des solutions précipitamment, sans passer par les processus adéquats d’analyse et de relecture. Par exemple, selon lui, la proposition EIP-4844 aurait été accélérée pour éviter que les utilisateurs ne migrent vers Solana ou Bitcoin, sans avoir subi un examen suffisant.
Dankrad Feist rejette cette accusation de « développement précipité », soulignant que la proposition EIP-4844 a pris deux ans, de sa présentation en février 2022 jusqu’à son déploiement sur le réseau principal. Il insiste sur le fait que le développement d’Ethereum suit un calendrier bien planifié et validé, progressant conformément à la feuille de route de la disponibilité des données. À ses yeux, parler de précipitation est donc injustifié.
La série de désaccords entre Peter et Dankrad Feist reflète les divergences au sein de la communauté Ethereum sur la direction protocolaire. Bien que tous deux s’engagent en faveur de la décentralisation, leurs choix stratégiques diffèrent, et ces orientations ont souvent un impact profond sur l’évolution d’Ethereum. Comme l’a dit Vitalik : « Bien qu’il existe de nombreux chemins pour construire un écosystème blockchain évolutif et sécurisé à long terme, il semble qu’ils convergent tous vers des avenirs très similaires. » Dans cet écosystème en constante évolution, trouver la meilleure solution restera un processus long et complexe.
### Peut-on servir à la fois EigenLayer et les intérêts d’Ethereum ?
Un autre sujet de controverse impliquant des membres de la Fondation Ethereum a émergé cette semaine : Dankrad Feist et Justin Drake ont annoncé chacun sur Twitter devenir conseillers du projet EigenLayer, suscitant de nouveaux débats au sein de la communauté.
EigenLayer est le leader des projets de re-staking dans l’écosystème Ethereum. Deux membres clés de la Fondation Ethereum acceptent désormais des rôles de conseillers avec une rémunération en jetons atteignant plusieurs millions de dollars. Comment peuvent-ils concilier neutralité et gestion des conflits d’intérêts potentiels entre Ethereum et EigenLayer ?
Dankrad Feist a révélé avoir reçu une importante allocation de jetons en tant qu’incitation. Toutefois, il précise que son rôle de conseiller est personnel et ne représente pas la Fondation Ethereum, ce qui lui laisse toute liberté pour exprimer publiquement des réserves sur EigenLayer. Il mentionne d’ailleurs une série de risques liés au mécanisme de re-staking, notamment des dangers de centralisation, des attaques potentielles contre le protocole Ethereum, et des divergences d’intérêts entre détenteurs de jetons et validateurs. Néanmoins, il pense qu’avec une mise en œuvre appropriée, le re-staking pourrait apporter des avantages à l’écosystème Ethereum, tels que des bénéfices similaires aux LST pour les validateurs indépendants, ou des solutions temporaires pour les projets limités par les ressources du réseau Ethereum. Son objectif en tant que conseiller serait précisément d’aider à éviter les risques de centralisation et les attaques potentielles contre le protocole.
Justin Drake, dans sa propre déclaration, a également indiqué avoir reçu une rémunération en jetons s’élevant à plusieurs millions de dollars, dépassant la valeur de tous ses autres actifs combinés. Il s’engage à réinvestir intégralement ces gains dans des projets à valeur ajoutée au sein de l’écosystème Ethereum, et déclare être prêt à quitter son poste de conseiller si EigenLayer venait à agir contre les intérêts d’Ethereum. Il affirme par ailleurs maintenir par défaut une position publiquement critique envers EigenLayer. Il redoute que le re-staking ne réduise le nombre de validateurs indépendants, nuisant ainsi à la nature décentralisée d’Ethereum. C’est pourquoi il souhaite, en tant que conseiller, comprendre plus en profondeur et orienter le projet EigenLayer afin de minimiser ces risques.
Les réactions de la communauté à ces deux annonces ont été radicalement différentes. Concernant Dankrad Feist, les membres de la communauté ont exprimé leur mécontentement et leurs doutes : « Pensez-vous vraiment qu’une rémunération massive provenant d’une organisation aux incitations divergentes n’influencera pas vos décisions ? ». Quant à Justin Drake, même si certaines voix s’interrogent — « En tant que contributeur clé de la Fondation Ethereum, que faites-vous dans un projet en conflit d’intérêts ? Où est la neutralité crédible ? » — la majorité de la communauté l’accepte globalement et le félicite, saluant une divulgation transparente, devenue un modèle pour le secteur.
Cette différence d’attitude s’explique principalement par le fait que Justin Drake a clairement annoncé réinjecter tous ses gains dans l’écosystème Ethereum, démontrant ainsi sa loyauté et clarifiant sa position. Dankrad Feist, bien qu’il ait exprimé ses réserves, n’a pris aucun engagement concret d’action, ce qui laisse la communauté insatisfaite.
Les controverses naissent souvent de différences d’intérêts. La communauté semble peu convaincue par les prises de position et actions de Dankrad Feist. Alors, de quel côté vous situez-vous ?