
Réfutation de la « théorie de l’effondrement économique de 2028 » : l’IA vous fait perdre votre emploi, mais rend aussi quasiment gratuit tout ce qui existe
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Réfutation de la « théorie de l’effondrement économique de 2028 » : l’IA vous fait perdre votre emploi, mais rend aussi quasiment gratuit tout ce qui existe
Il ne s’agit pas seulement d’une crise, mais aussi d’une évolution radicale vers une « économie post-humaine ».
Auteur : David Mattin
Traduction et adaptation : TechFlow
Introduction de TechFlow : Alors que l’ensemble du secteur est saisi d’effroi face au scénario de « crise économique mondiale déclenchée par l’IA en 2028 », tel que décrit par Citrini Research, le penseur technologique David Mattin s’élève pour proposer une interprétation radicalement différente. Selon lui, nous sommes au cœur d’une « transformation intelligente mondiale », au cours de laquelle les indicateurs économiques traditionnels — tels que le PIB ou le taux de chômage — deviennent obsolètes. Cet article explore en profondeur ce qui se produit lorsque l’intelligence devient aussi abondante et bon marché que l’air : si le côté « revenus » de l’économie en souffre, le côté « coûts » s’effondre encore plus rapidement, ouvrant ainsi une ère nouvelle pilotée par la « production d’intelligence par unité d’énergie ». Il ne s’agit pas seulement d’une crise, mais bien d’une évolution radicale vers une « économie post-humaine ».
Texte intégral :
Tout le monde parle du rapport de Citrini Research, « La crise mondiale de l’intelligence en 2028 ». Il s’agit d’une excellente expérience de pensée : un compte rendu spéculatif daté de juin 2028, imaginant un scénario dans lequel l’intelligence artificielle (IA) déclenche une cascade d’effondrements économiques.
Ce qui suit constitue une réponse à ce rapport. Vous pouvez le considérer comme une création « inversée », fidèle à l’esprit du texte original de Citrini : il s’agit d’une exploration d’une nouvelle manière d’observer la réalité, non pas d’une prétention à détenir toutes les réponses (personne ne le peut). Cet article s’appuie sur des années de recherches et d’analyses menées conjointement avec Raoul Pal au sein de Global Macro Investor, ainsi que dans notre service de recherche spécialisé dans la technologie, « The Exponentialist ».
Le rapport de Citrini Research a suscité une attention considérable, et pour cause. C’est une expérience de pensée soigneusement élaborée : un bulletin spéculatif daté de juin 2028, préfigurant une fusion économique en chaîne déclenchée par l’IA. L’indice S&P 500 chute de 38 %. Le taux de chômage atteint 10,2 %. Les prêts hypothécaires de qualité supérieure se dégradent. Le complexe du crédit privé s’effondre sous l’effet d’une série de paris liés à la croissance de la productivité des travailleurs qualifiés.
Ce scénario est logiquement cohérent, ses mécanismes financiers sont étudiés avec une extrême précision, et son argument central — à savoir qu’une intelligence extrêmement abondante détruit l’économie de consommation qu’elle était censée renforcer — est profondément provocateur. Certaines parties pourraient effectivement se révéler visionnaires. Des bouleversements réels, voire des difficultés extrêmes, nous attendent bel et bien. La transition vers une ère d’abondance intelligente ne sera en aucun cas sans heurts.
Depuis plus de cinq ans, je me suis plongé dans cette réflexion. J’ai construit des cadres conceptuels destinés à comprendre ce qui advient lorsque l’intelligence devient abondante, lorsque la boucle vertueuse IA-énergie commence à tourner, et lorsque nous passons d’une économie centrée sur l’humain à quelque chose de radicalement nouveau. Dans mes articles sur le sujet, j’ai décrit cette mutation comme une transition vers un système économique fondamentalement nouveau : une forme d’« économie post-humaine ». À partir de cette perspective, issue de travaux approfondis, je souhaite formuler une réponse réfléchie à l’argument de Citrini — une réponse qui conduit à une conclusion diamétralement opposée.
L’argument de Citrini est que l’abondance d’intelligence détruit le côté « revenus » de l’économie — salaires, emplois, dépenses de consommation — déclenchant ainsi une crise financière. Mon argument est que cette même abondance d’intelligence détruit simultanément le côté « coûts » de l’économie, et probablement à un rythme encore plus rapide. Lorsque les prix des biens et services s’effondrent au même rythme que les salaires, vous ne faites pas face à une crise : vous êtes en pleine transition vers un système entièrement nouveau, dans lequel toutes les anciennes normes, règles et indicateurs de mesure perdent toute cohérence.
Quelle est donc l’erreur centrale du rapport de Citrini ? Leur texte utilise des instruments conçus pour mesurer une « économie humaine » afin de jauger une « économie post-humaine ». Ensuite, ils interprètent le dysfonctionnement de ces instruments comme le signe d’un effondrement systémique.
Nul ne possède de boule de cristal, personne ne détient toutes les réponses. Nous assemblons tous un puzzle à sept dimensions, dont personne ne peut saisir l’intégralité. Toutefois, je pense que, malgré sa grande sophistication, le rapport de Citrini commet une erreur profonde et révélatrice — une erreur que mes propres travaux mettent précisément en lumière.
Mon horizon temporel est également plus long que celui de Citrini. Leur scénario se déploie sur deux ans. Moi, j’observe une fourchette de dix à vingt ans. Je reconnais qu’un bouleversement grave pourrait bien se produire devant nous : un moment chaotique à la « Quatrième Tournure » (Fourth Turning), des troubles sociaux et un effondrement institutionnel. Une version de ce qu’ils décrivent pourrait effectivement se matérialiser. Mais mon argument est que l’IA et les forces plus larges de l’« Âge exponentiel » finiront par nous conduire vers une économie entièrement nouvelle — une économie véritablement fonctionnelle, et, à bien des égards, meilleure que tout ce que nous avons connu jusqu’ici.
Des indicateurs erronés
C’est là le cœur de mon argument ; si j’ai raison, cela transformera radicalement notre compréhension de tout.
Chaque donnée utilisée dans le rapport de Citrini pour construire son raisonnement — un taux de chômage de 10,2 %, une baisse de 38 % de l’indice S&P 500, une forte augmentation des impayés hypothécaires à San Francisco, une stagnation de la vitesse de circulation de la monnaie — est exprimée selon les paramètres de l’ancien système. Chaque indicateur provient de l’économie dans laquelle nous vivons depuis toujours : une économie fondée sur l’apport de main-d’œuvre humaine, la rareté matérielle et le PIB comme tableau de bord.
Les auteurs de cet article observent ces chiffres et y voient une catastrophe — ce qui est compréhensible. Mais et si ces indicateurs ne mesuraient pas la mort de l’économie ? Et s’ils mesuraient plutôt la mort du « cadre de mesure économique » lui-même, un cadre désormais incapable de rendre compte de ce qui se produit réellement ?
Prenons un autre angle. Le rapport de Citrini repose sur un concept puissant : le « PIB fantôme » (Ghost GDP), c’est-à-dire une production qui apparaît dans les comptes nationaux mais qui ne circule jamais dans l’économie réelle. Ils en font la preuve d’un dysfonctionnement. Or, je renverse complètement cette interprétation. Le PIB fantôme n’est pas un bogue, mais un signal. Il nous indique que le PIB, en tant qu’indicateur significatif de la situation actuelle, est en train de s’effondrer. L’instrument de mesure tombe en panne, et Citrini prend les lectures erronées de cet instrument pour le diagnostic réel du patient.
Dans mes recherches sur l’économie post-humaine, j’ai soutenu que, à mesure que nous passons à une économie fondée sur des apports automatisés et une abondance extrême, le PIB perd toute cohérence. Il ne parvient pas à capter une économie dans laquelle le coût de nombreux biens et services tend vers zéro — certes à des vitesses inégales et selon des domaines variés, mais bien réellement à la baisse. Il ne parvient pas à saisir l’immense amélioration du bien-être humain lorsqu’une intelligence extrêmement abondante devient quasi gratuite. Il ne parvient surtout pas à capturer l’émergence d’une « activité économique autonome » — des transactions entre IA et autres IA — qui n’a aucun lien substantiel avec le marché du travail humain.
Dans l’économie post-humaine, le PIB n’est plus un indicateur cohérent de quoi que ce soit. Que devrions-nous alors observer ?
Production d’intelligence par unité d’énergie
C’est ma réponse ; cette idée est au cœur de ma réflexion sur l’avenir de l’économie post-humaine.
Dans l’économie à venir, l’indicateur le plus cohérent de la prospérité sera la production d’intelligence par unité d’énergie. À quel point notre civilisation transforme-t-elle efficacement l’énergie en intelligence utile ?
Cet indicateur résout le paradoxe central du scénario de Citrini. Car précisément au moment où leur scénario montre un PIB en contraction, un indice S&P en chute libre et un taux de chômage en hausse, la production d’intelligence par unité d’énergie connaît une ascension verticale.
Que conduit la crise prévue par Citrini ? Des modèles d’IA de plus en plus performants, un coût de calcul en constante baisse, et un coût d’inférence qui s’effondre littéralement. Les systèmes énergétiques gérés par l’IA deviennent de plus en plus efficaces. Chacune de ces forces — justement celles qui détruisent les anciens indicateurs économiques — pousse simultanément la « production d’intelligence par unité d’énergie » vers des sommets stratosphériques.
C’est ici la clé de la compréhension : deux courbes apparaissent sur le graphique. L’une — PIB, emploi, dépenses de consommation — descend. L’autre — la production d’intelligence par unité d’énergie — monte à un rythme exponentiel. L’article de Citrini ne regarde que la courbe descendante et conclut que nous sommes en pleine crise. Ma thèse est que la courbe ascendante constitue le véritable signal, tandis que la courbe descendante n’est que le bruit généré par la mort de l’ancien système.

Dans un monde où l’intelligence devient extrêmement abondante, tout est situé en aval d’une intelligence meilleure et plus abondante. Progrès scientifiques, nouveaux matériaux, médecine avancée, énergie moins chère, infrastructures améliorées, fabrication plus efficace — tout cela découle d’une seule source : notre capacité croissante, implacable, à transformer l’énergie en intelligence.
L’article de Citrini observe un centre de calcul GPU dans le Dakota du Nord et déclare : « Cette machine vient de détruire 10 000 emplois de cadres à Manhattan. » Moi, regardant le même centre de calcul GPU, je dis : « Cette machine vient de faire s’effondrer les coûts de la recherche pharmaceutique, de la science des matériaux, des services juridiques, de l’éducation, de la gestion énergétique et du développement logiciel. » Ces deux observations sont vraies, mais l’article ne regarde que le côté « revenus » du bilan, négligeant presque totalement le côté « dépenses ».
C’est là l’erreur la plus profonde.
Une prospérité radicale
Oui, la production se déconnecte du marché du travail. Sur ce point, Citrini a raison. Mais la même force qui détruit les salaires détruit aussi les coûts. Lorsque l’IA pousse le prix des services juridiques vers zéro, vous n’avez plus besoin d’un salaire annuel de 180 000 dollars pour engager un avocat ; lorsque l’IA fait s’effondrer le coût du diagnostic médical, vous n’avez plus besoin d’une assurance santé coûteuse pour obtenir un diagnostic. Lorsque des agents de programmation rendent le logiciel quasi gratuit, les frais annuels de renouvellement SaaS de 500 000 dollars, source d’anxiété pour Citrini, ne constituent pas seulement un problème pour les fournisseurs — ce sont aussi des économies massives pour les acheteurs.
Au travers du prisme du PIB, cela ressemble à un effondrement de l’économie de consommation ; vu sous un autre angle, c’est la naissance d’une prospérité déflationniste. Une richesse générée par l’abondance. Même si les revenus nominaux baissent, le pouvoir d’achat réel explose. La capacité d’acquisition des personnes ordinaires augmente de façon exponentielle, selon des modalités que les indicateurs traditionnels sont incapables de mesurer.
Si une personne gagne 50 000 dollars, mais vit dans un monde où l’IA a poussé vers zéro le coût des soins médicaux, de l’éducation, des conseils juridiques, de la planification financière, des logiciels, des loisirs et des services créatifs, est-elle plus riche ou plus pauvre que celle qui, en 2024, gagnait 180 000 dollars ?
Le rapport de Citrini ne considère jamais cette question. Il suit la baisse des salaires, mais ignore totalement la baisse concomitante des « dépenses nécessaires à la subsistance ».
Je peux entendre certains lecteurs hurler contre moi. Je ne suis pas naïf. Certains biens et services essentiels ne verront pas leurs coûts baisser rapidement — voire pas du tout — comme le logement, la nourriture physique et (au moins pendant un certain temps) l’énergie. Ce processus sera extrêmement déséquilibré. Certains domaines connaîtront un effondrement des coûts en quelques années, d’autres auront besoin de dix ans ou davantage. Cette transition sera douloureuse pour beaucoup, une réalité sociale cruciale à laquelle nous devons faire face — une question dont la profondeur dépasse le cadre de cet article, mais que j’ai déjà traitée ailleurs. J’ai écrit sur les « virages serrés » à venir et mis en garde contre l’arrivée probable d’un moment de « Quatrième Tournure ». Il y aura des troubles sociaux et politiques, et je ne conteste pas ce point.
La boucle vertueuse de la couche fondamentale : le véritable frein
Mais le scénario de Citrini décrit cette transition comme une spirale unidirectionnelle menant à la destruction. Selon eux, il n’existe aucun « frein naturel », aucune limite à la boucle de substitution (displacement loop).
Je ne partage pas cet avis. Le frein naturel, c’est l’abondance elle-même.
Cela nous amène à ce que j’appelle la boucle vertueuse de la couche fondamentale (Foundation Layer Flywheel).
Dès 2023, j’ai écrit sur la relation symbiotique profonde entre l’IA et les énergies renouvelables. L’IA nécessite une énergie massive, mais elle est aussi la seule technologie capable de gérer les systèmes énergétiques extrêmement complexes et distribués que nous construisons. Plus d’IA débloque plus d’énergie, plus d’énergie alimente plus d’IA. Le cycle se répète indéfiniment.

Cette boucle vertueuse constitue la base de tout l’Âge exponentiel. Elle soutient tout ce qui se produit au-dessus d’elle. C’est aussi pourquoi la spirale de substitution décrite par Citrini dispose d’un frein naturel — un frein que leur modèle ne prend pas en compte.
À mesure que la production d’intelligence par unité d’énergie augmente, la boucle tourne plus vite. Une IA moins chère et plus abondante rend les systèmes énergétiques plus intelligents ; des systèmes énergétiques plus intelligents fournissent une énergie moins chère ; une énergie moins chère rend l’IA encore moins chère. Une IA moins chère pénètre ensuite en aval dans tous les domaines : science des matériaux moins chère, fabrication moins chère, soins médicaux moins chers, infrastructures moins chères.
L’article de Citrini imagine une boucle de rétroaction négative : l’IA détruit des emplois → les travailleurs au chômage consomment moins → les entreprises investissent davantage dans l’IA → le cycle se répète, sans frein naturel.
Mais une boucle de rétroaction positive, tout aussi puissante, opère en parallèle : l’IA devient plus intelligente → l’énergie devient moins chère → la production d’intelligence par unité d’énergie augmente → les coûts de tout ce qui dépend de l’intelligence en aval diminuent → les conditions matérielles de vie s’améliorent, même si le PIB nominal se contracte.
Laquelle de ces deux boucles dominera ? Voilà la question. Pour moi, la boucle positive bénéficie du soutien des lois physiques. Elle est entraînée par l’amélioration exponentielle de la conversion de l’énergie en intelligence — une courbe qui s’accentue depuis des années, sans signe de ralentissement. En revanche, la boucle négative est pilotée par l’inertie institutionnelle et politique : marchés hypothécaires lents à réagir, politiques budgétaires, ajustements du marché du travail. Ces facteurs sont réels et engendrent de véritables souffrances, mais ils ne sont pas des lois naturelles immuables. Ce sont des constructions humaines, et les humains peuvent les modifier.
L’intelligence artificielle et la robotique font partie de la démographie
Il existe un autre point que l’article de Citrini ignore totalement, alors qu’il s’agit l’une des forces macroéconomiques les plus importantes de notre époque.
La démographie.
Les pays développés connaissent une réduction de leur population active. Les populations en âge de travailler aux États-Unis, en Europe, au Japon, en Corée du Sud et en Chine diminuent fortement. C’est ce que j’appelle souvent la « boucle apocalyptique démographique ». Moins de naissances, une espérance de vie plus longue, une pyramide des âges de plus en plus haute — rien de tout cela n’a jamais existé dans l’histoire humaine.
Comme Raoul l’a souligné depuis longtemps, la règle d’or est la suivante : croissance du PIB = croissance démographique + croissance de la productivité + croissance de l’endettement. La croissance démographique a disparu. Elle a disparu depuis un certain temps déjà. Cela signifie que la seule manière de maintenir le jeu du PIB consiste à augmenter l’endettement. Nous empruntons l’argent de demain pour financer la fête d’aujourd’hui.
Imaginons maintenant l’arrivée de l’intelligence artificielle et des robots humanoïdes dans ce contexte. L’article de Citrini décrit l’arrivée de l’intelligence machine comme une intrusion dans un marché du travail sain. L’IA franchit la porte en trombe, abandonnant des millions de travailleurs.
C’est là que surgit l’économie de l’autre côté de la singularité. Ce n’est pas une zone morte marquée par un chômage massif, mais un monde où l’ancienne économie a été compostée pour nourrir quelque chose de nouveau, d’étrange, et, à bien des égards, plus riche.
Mais ce n’est pas le cas. L’IA entre dans un monde qui en a désespérément besoin. Nous manquons de personnel. La population en âge de travailler dans le « Nord global » diminue rapidement, et sans l’IA ni les robots, la croissance du PIB serait structurellement en baisse, quelle que soit la situation.
Kevin Kelly qualifie ce qui va se produire de « passage de relais ». À mesure que la population humaine atteint son pic puis diminue, des milliards d’agents IA et des dizaines de millions de robots humanoïdes affluent pour combler ce vide. Nous transférons progressivement l’économie à des acteurs non humains.

Cela ne supprime pas la douleur réelle de la transition individuelle. Les personnes qui perdent concrètement leur emploi font face à de véritables difficultés, et nous devons les reconnaître pleinement. Mais à l’échelle macroéconomique, l’IA et la robotique ne remplacent pas des travailleurs : elles comblent un vide démographique qui, sans elles, risquerait d’engloutir l’ensemble de l’économie.
Le scénario de Citrini imagine un monde où l’IA détruit le marché de l’emploi, laissant personne sans travail. Mais si, en 2028, la réalité ressemble davantage à ceci : l’IA et les robots humanoïdes comblent des millions de postes vacants dus à la pénurie de main-d’œuvre, tandis que les humains déplacés des emplois intellectuels migrent — douloureusement, certes, mais avec un soutien adéquat — vers la nouvelle économie que je décrirai ci-après ?
Le résidu humain
Car c’est là un aspect que l’article de Citrini n’a jamais envisagé. À mesure que l’ancienne économie se contracte, une nouvelle économie émerge spontanément à partir de la base.
J’ai écrit sur la montée des « industriels indépendants ». Sam Altman évoque des entreprises d’un seul individu valorisées à plusieurs milliards de dollars. Dans certains domaines, les outils et agents IA permettent à un individu très productif de produire aujourd’hui ce que des centaines d’employés étaient nécessaires pour réaliser. Nous assisterons à l’émergence de millions de nouveaux acteurs économiques — des indépendants et de petites équipes gérant de nombreux agents IA — créant une valeur considérable de façons imprévisibles pour le cadre de l’ancienne économie.
Une étude d’Anthropic sur l’utilisation de Claude révèle déjà les contours de ce futur. Développement logiciel. Conseil. Services financiers. Marketing. Création de contenu. Dans chacun de ces domaines, des professionnels hautement qualifiés dotés d’IA deviennent progressivement des entreprises à un seul homme. C’est une nouvelle forme d’activité économique. Et la majeure partie de celle-ci se déroulera hors des structures surveillées par les analyses de Citrini.
Mais une transformation plus profonde est déjà à l’œuvre. Lorsque l’intelligence machine assume l’intégralité du travail intellectuel — codage, rédaction de documents juridiques, analyse financière, traitement de données — la valeur économique remonte la hiérarchie de Maslow pour atteindre des niveaux que seuls les humains peuvent offrir.
J’appelle cela le « résidu humain ». Il s’agit de la création de valeur exigeant qu’une personne joue pleinement son rôle d’être humain : l’attention, l’empathie et la reconnaissance authentiques d’un autre être qui vous voit vraiment. C’est l’art et le récit provenant d’expériences vécues réellement. C’est le consultant qui vous accompagne dans un déménagement stressant, le guide qui vous aide à surmonter une crise personnelle, le bâtisseur de communautés qui vous donne le sentiment d’appartenir.
Lorsque l’IA aura traité tous les documents administratifs, qu’est-ce qui restera de rare ? Les émotions. Les liens. Le sens. Autour de ces productions humaines irréductibles se développera une nouvelle économie vaste et puissante. Elle générera une immense valeur. Mais cette valeur ne sera pas reflétée dans le PIB, ni capturée par les indicateurs suivis dans l’article de Citrini.
C’est là l’économie qui émerge de l’autre côté de la singularité. Pas une zone morte marquée par un chômage massif. Mais un monde où l’ancienne économie est compostée pour nourrir quelque chose de nouveau, d’étrange, et, à bien des égards, plus riche.
Transition systémique
Rassemblons l’ensemble de ces éléments.
L’article de Citrini pose une question centrale : Que se passe-t-il lorsque ce qui était un intrant rare (l’intelligence) devient abondant ?
C’est une question parfaitement pertinente. Durant toute l’histoire de l’économie moderne, l’intelligence humaine a constitué cet intrant rare, susceptible de générer une prime. Ils affirment que cette prime est en train de disparaître — ce qui est effectivement le cas. Sur une quantité croissante de tâches, l’intelligence machine est devenue un substitut compétent et rapidement évolutif de l’intelligence humaine. Sur ce point, nous sommes d’accord.
Mais Citrini en déduit que la disparition de la prime accordée à l’intelligence humaine constitue une « crise ». Moi, je considère qu’il s’agit d’une « transition ». Ils observent le processus de dissolution de la chenille et crient que cet organisme est en train de mourir. D’une certaine manière, ils ont raison — la chenille meurt effectivement. Mais à l’intérieur de la chrysalide, autre chose se forme.
Ce qui se forme, c’est une économie post-humaine. Une économie dans laquelle l’intelligence n’est plus rare, mais aussi abondante que l’air. Une économie dans laquelle le travail intellectuel, puis, à terme, une grande partie de la production matérielle, voient leurs coûts tendre vers zéro — ce n’est pas un phénomène instantané, ni uniforme selon les domaines, mais son processus est implacable. Une économie dans laquelle la mesure fondamentale de la prospérité ne réside plus dans la quantité de production économique nominale que nous générons, mais dans notre efficacité à transformer l’énergie en intelligence. Une économie dans laquelle la valeur échangée entre humains migrera du travail intellectuel vers des niveaux plus profonds : empathie, sens, connexion, créativité, et simple expérience de la vie partagée avec d’autres êtres conscients.
Nous ne nous dirigeons pas vers une « crise mondiale de l’intelligence », mais vers une « transformation mondiale de l’intelligence ». Nous entrons dans un système économique entièrement nouveau, un système que nous essayons tous, collectivement, de comprendre. Oui, la période de transition sera semée d’embûches, voire de bouleversements violents. Il y aura du chaos, de la souffrance et des secousses politiques. La « Quatrième Tournure » est très probablement une réalité. Certains scénarios décrits par Citrini — chômage, effondrement du secteur SaaS, friction nulle — sont très probablement en cours de réalisation, et plus rapidement que la plupart des gens ne l’imaginent.
Mais si l’on adopte mon horizon temporel plus long — dix à vingt ans, et non deux années seulement — leur conclusion commence à paraître fragile. Une récession majeure comparable à la crise financière mondiale (GFC), avec une chute de 57 % et aucun frein naturel ? Cette conclusion repose entièrement sur une hypothèse : celle selon laquelle les anciens indicateurs de mesure continuent de refléter la vérité du système.
Je ne le crois pas. Il y aura de véritables souffrances, mais celles-ci sont une caractéristique inhérente au processus de transition, non pas une preuve que la destination finale est inévitablement une catastrophe.
Sur le graphique, deux courbes apparaissent :
- Le PIB est en baisse.
- La production d’intelligence par unité d’énergie est en hausse.
L’une de ces courbes est le signal réel, l’autre n’est qu’un bruit émis par un système de mesure agonisant.
Pour comprendre ce qui se passe autour de nous, nous devons veiller à observer simultanément ces deux courbes.
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