
Schrödinger du mot : le dialogue est création, la mise sur chaîne est manifestation
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Schrödinger du mot : le dialogue est création, la mise sur chaîne est manifestation
Puisque la coexistence est une forme fondamentale de l'existence humaine, aider autant que possible les personnes autour de nous, en particulier à libérer leur pensée, constitue la condition préalable à notre propre bonheur.
Rédaction : Feng Guangneng
Auteur signataire de « Wai Bo San Guan », fondateur de « Le monde cultivé de Xiao Guang »
La narration de l'« exploitation » en tant qu'idéologie possède une certaine capacité explicative sur la réalité, mais un récit conforme aux faits ne suffit pas nécessairement à ouvrir l'avenir. Parler, c'est créer ; or créer comporte des risques. Si nous aspirons à une vie meilleure, ce dont nous avons vraiment besoin, c’est de chérir chaque opportunité de dialogue. L'intentionnalité du texte académique est particulièrement claire, essentielle non seulement pour libérer la pensée, mais aussi susceptible de débloquer bien des « premières fois ». Afin d'encourager chacun à partager ses idées, agir concrètement et laisser une trace durable, nous pouvons également envisager d'enregistrer les accomplissements sur une chaîne de blocs (blockchain).
Les mots participent de la transmission de la mémoire et de la formation de la mémoire collective. Les êtres humains tissent des liens par le biais des mots, des liens capables de transcender le temps et l'espace. Par exemple, grâce au vocabulaire présent dans « La question de la technique », nous pouvons entrer en connexion avec Heidegger, tout comme avec tous ceux qui ont lu ce texte. Outre établir des liens, les mots permettent aussi d’exprimer librement sa pensée ou de discuter ensemble. Autrefois, se rassembler autour d’un feu pour lire était une manière précieuse de vivre. De même, discuter ensemble, agir ensemble, et nouer des liens durant cette action, constitue une tradition existentielle ancienne. Pourtant, dans le contexte de la mondialisation induite par l’industrialisation, cette lecture comme forme de vie épanouie, ainsi que cette tradition dialoguée d’échanges collectifs, sont progressivement tombées dans l’oubli. L’incapacité à s’exprimer librement, à discuter ensemble, représente la plus grande crise que l’industrialisation ait infligée à la civilisation.
La narration de l’« exploitation » en tant qu'idéologie
Chaque grande narration contient une idéologie. Selon Adorno, l'idéologie désigne une « illusion sociale nécessaire » : une conscience sociale perçue par la majorité comme correcte, alors qu'elle est en réalité erronée, tout en étant néanmoins indispensable.
Trois points doivent être soulignés ici : premièrement, l’idéologie n’est pas une simple conscience sociale ordinaire, mais une conscience considérée comme juste par la plupart, nécessaire certes, mais fondamentalement erronée. Deuxièmement, nos discussions et critiques de l’idéologie se déroulent elles-mêmes toujours au sein d’une idéologie ; celle-ci est incontournable. Notre objectif ne doit donc pas être d’établir une idéologie « correcte », mais simplement de réduire ses erreurs, afin d’améliorer progressivement la société. Troisièmement, l’idéologie ressemble aux règles d’un jeu d’échecs : en tant que joueurs, chacun de nos coups influence l’état de la partie, mais sans remettre en cause les règles du jeu lui-même – à moins que nous commencions à réfléchir et parler de ces règles. L’objectif de cette discussion n’est pas de renverser l’échiquier, mais de rendre le jeu plus intéressant.
Les idéologies sont nombreuses et se cristallisent dans diverses grandes narrations, une condition que nous devons assumer. Beaucoup de jeunes aujourd’hui rejettent toute grande narration, refusant catégoriquement celles-ci, mais cette attitude même découle d'une autre grande narration du type « toutes les grandes narrations sont trompeuses ».
Parmi les grandes narrations actuelles, celle qui mérite le plus d’être interrogée est précisément la narration de l’« exploitation », dont les racines remontent à *La Richesse des nations* d’Adam Smith et au *Capital* de Marx. À partir de son analyse de la situation internationale de son époque, Adam Smith découvre une loi simple : plus il y a de personnes organisées dans des activités productives, plus la nation s’enrichit ; inversement, elle appauvrit. En effet, le travail des non-productifs (prêtres, médecins, écrivains, avocats, acteurs, chanteurs, danseurs), quelle que soit sa noblesse, disparaît aussitôt produit. Une table fabriquée peut être échangée des années plus tard, tandis qu’un discours prononcé ne laisse aucune œuvre derrière lui. Ainsi, Adam Smith fonde un nouveau système de valeur basé sur la pérennité : il valorise fortement le travail productif, insiste sur l’importance du marché libre, des entreprises privées et de la division du travail pour s’enrichir par le travail et l’épargne. Dans ce cadre, la taille du capital reflète la vertu du capitaliste.
Marx reprend chez Adam Smith la distinction entre travail productif et non-productif, mais découvre avec surprise que le travail acharné ne garantit pas l’enrichissement. En effet, le salaire versé par le capitaliste est souvent inférieur à la rémunération réellement due au travailleur, et la croissance du capital repose sur l’exploitation du travailleur par le capitaliste. Dès lors, la taille du capital ne reflète plus la vertu du capitaliste, mais son péché originel.
Le danger de la grande narration de l’« exploitation » en tant qu’idéologie réside dans sa présupposition conceptuelle : l’existence d’un antagonisme entre « exploiteurs » et « exploités ». Plus cette narration semble conforme à la réalité, plus cette dualité s’ancre fermement dans les esprits, empêchant de révéler bien des relations possibles. En fin de compte, elle dévoile certes une réalité injuste, mais rend cette réalité encore plus tragique.
Nous ne pouvons pas comprendre les problèmes économiques dans un contexte globalisé avec une mentalité paysanne. Autrefois, dans les campagnes, les propriétaires terriens formaient typiquement une classe rentière, et on aurait pu croire que redistribuer les terres suffirait à régler les inégalités. Mais cela ne fonctionne pas. Premièrement, la pensée paysanne est conservatrice et incapable d’engendrer une réforme institutionnelle. Si les anciens propriétaires sont renversés sans changer le système de redistribution, de nouveaux propriétaires émergeront inévitablement. Deuxièmement, cette pensée est déconnectée d’un environnement technologique en constante évolution. Jadis, les propriétaires étaient visibles ; aujourd'hui, la circulation du capital est extrêmement discrète, et les individus ordinaires, passivement soumis à la redistribution, n’en ont même pas conscience. Malgré tout, l’esprit critique reste indispensable, mais notre critique ne vise plus des individus concrets, mais plutôt certaines idées archaïques, incitant ceux qui les tiennent à s’interroger, à prendre conscience et à réfléchir.
Nous devons critiquer les idées obsolètes. Chacun vit dans l’histoire et porte son historicité, qui se manifeste d’abord par des idées héritées, car nos actions sont guidées par nos convictions. Au fond de notre monde intentionnel reposent de nombreuses idées : certaines sont bonnes, encourageant l’expression de notre dimension divine — par exemple, « rendre les autres à l’aise », « respecter autrui », « suspendre ses préjugés », « faire de l’exercice pour le bien du corps et de l’esprit », « accomplir les choses étape par étape », « écouter les besoins des proches », « chercher activement à connecter avec autrui », « protéger l’environnement, économiser l’énergie », « prêter attention aux détails », « chercher du sens dans le monde vécu » ; d’autres sont mauvaises, révélant notre côté malveillant — par exemple, « la règle du monde est que quelques-uns exploitent la majorité », « seul l’exploitation d’autrui procure plus de pouvoir dans le jeu », « cette société est fondamentalement une société d’exploitation : si tu n’exploites pas, tu seras exploité », « la réalité est cruelle, rêver est inutile » ; certaines idées, enfin, sont neutres et relèvent du domaine privé.
Notre époque connaît déjà un excès de production : tous pourraient explorer librement les possibilités de la vie, la rendre plus intéressante, offrir même à la classe populaire une existence digne. Pourtant, ces idées néfastes rendent extrêmement difficile toute discussion sur un nouvel ordre. Des idées fondamentales cruciales pour le débat public sont ainsi occultées — des idées telles que « ce monde pourrait être celui où les êtres s’aiment, se comprennent, s’inspirent mutuellement », « la tendance de l’époque dépend du choix de chacun », « libérer la pensée est en soi la plus noble des causes », « gagner de l’argent n’est pas la fin ultime ; nous aspirons à un monde de vie meilleur », « dans le cadre de la civilisation industrielle, beaucoup de projets d’intérêt général ne peuvent pas être rentables », « dans une bonne société, chacun devrait pouvoir être heureux »… Certains, ayant profité de ces idées néfastes, vont jusqu’à qualifier ces idées fondamentales de balivernes.
Pourtant, la critique est extrêmement difficile. Car les gens aiment montrer leur dimension divine, exprimer leurs bonnes idées, mais évitent soigneusement de mentionner leurs idées néfastes, auxquelles ils croient profondément. Même quand on critique ces idées, ils restent indifférents, pensant simplement qu’il suffit de ne pas les montrer. Résultat : leurs propres pensées sont prisonnières de ces idées néfastes, incapables de percevoir un monde plus vaste. L’ère technologique accélère son rythme, les règles du jeu doivent évoluer continuellement pour s’adapter à ce nouvel environnement et permettre à chacun d’accéder progressivement à une vie meilleure. Étant donné que la co-existence est la forme fondamentale de l’existence humaine, aider autant que possible les personnes autour de soi, surtout à libérer leur pensée, est la condition préalable à notre propre bonheur. À Rome antique, les maîtres passaient leur temps à jouer avec leurs esclaves, et finissaient par adopter leurs pensées et leurs goûts. En revanche, à la Royal Society britannique, chacun poursuivait ses propres aspirations, s’inspirant mutuellement dans une saine compétition, donnant naissance à une multitude de savants immortels.
En raison de la difficulté de la critique, les idées néfastes peuvent sembler profondément enracinées, menant à la disparition complète de la vie publique. Ceux qui les tiennent, faute d’autoréflexion, sont incapables de discuter sincèrement des affaires publiques. Ils entravent constamment ces discussions, croyant pourtant accomplir quelque chose de grandiose, ce qui apparaît alors comme profondément absurde. En outre, ces idées néfastes semblent évidentes dans des contextes étroits, se propagent très rapidement, transformant la société en un champ de bataille rempli de ruses et de trahisons. Certains fonctionnaires locaux, s’ils lisent peu et manquent d’horizons, peuvent eux aussi être piégés par ces idées, incapables de voir la véritable voie de gouvernance, nuisant ainsi au développement local et aggravant progressivement l’ordre social.
Dans le nouveau contexte mondial, le danger de la narration de l’« exploitation » réside dans le fait qu’elle initie un jeu de cache-cache sémantique, poussant les gens à dissimuler davantage plutôt qu’à réfléchir à ces idées néfastes. Sans aucun doute, la misère des classes populaires est visible de tous. Si la qualité de vie de ces dernières s’améliore, la classe moyenne n’aurait plus à craindre la chute sociale, la compétition interne (involution) serait atténuée, et chacun disposerait de plus de temps et d’énergie pour explorer le sens de la vie. Il est légitime que les classes populaires, en tant qu’exploitées, expriment leurs demandes, mais elles ne reçoivent guère de réponse concrète. Ce qu’elles entendent, ce sont surtout des histoires. Que ce soient les « exploiteurs », les « capitalistes », les « entrepreneurs » ou les « hommes politiques », ils pointent tous vers une communauté abstraite, non vers des individus concrets responsables.
En réalité, dans la civilisation industrielle moderne, chacun joue plus ou moins le rôle d’une « classe rentière » dans son domaine spécifique, aboutissant à une structure d’exploitation réciproque et de méfiance généralisée.
À long terme, que ce soit la classe rentière ou les classes populaires, tous seront oubliés par l’histoire, réduits à rien après la mort.
L’ère sans vie publique
Le cœur du problème réside dans le fait que le cadre de l’« exploitation » présuppose mentalement l’existence d’une « classe rentière ».
En réalité, selon la distinction d’Adam Smith entre travail productif et non-productif, toute personne ne participant pas directement à la production devient plus ou moins membre de la classe rentière, même si certains en tirent plus que d’autres. Cette classe et les classes populaires ne sont pas nécessairement opposées, et peuvent même fortement se recouper. Par exemple, un contremaître peut à la fois appartenir aux classes populaires, exploiter les profits de ses employés, et être lui-même victime d’exploitation par ses supérieurs.
Si la notion de « classe rentière » existe déjà dans la conscience des classes populaires, et si la narration de l’« exploitation » devient leur récit central, alors les « exploités » ne cherchent pas à réformer le système ni à accepter une réalité plus complexe, mais s’efforcent simplement de devenir eux-mêmes membres de la « classe rentière » afin d’agrandir leur liberté. Or, chaque niveau social a une capacité limitée. Si trop nombreux sont les candidats et que personne ne crée de richesse, la compétition malsaine et involutionnaire devient inévitable. Par ailleurs, le développement de la civilisation humaine est le processus de réalisation de mondes possibles construits collectivement. S’il n’y a qu’une poignée de personnes à imaginer un monde meilleur, et que la majorité reste prisonnière de la narration de l’exploitation, alors aucun monde souhaitable ne pourra devenir consensus. La réalité conservera ainsi sa structure « exploiteur–exploité », générant conflits internes, gaspillages, rouages vides, et conduisant in fine chaque individu au malheur.
Dans la société moderne, la condition humaine devient de plus en plus absurde. Avec le développement continu de la révolution industrielle, la production matérielle est largement excédentaire. Pour la civilisation humaine dans son ensemble, résoudre les nécessités matérielles est désormais plus facile que jamais. Pourtant, les gaspillages internes et les rouages vides sont également plus marqués que jamais, aboutissant à un résultat paradoxal : la classe rentière elle-même est aussi malheureuse que les travailleurs. Ces derniers luttent dans le système, puis cherchent frénétiquement des stimulations après le travail — comme regarder des courtes vidéos pour se détendre. Quant aux anciens pauvres devenus rentiers, même s’ils obtiennent une prétendue « liberté », ils ne deviennent pas spontanément des parleurs ou des acteurs. Ils ne s’intéressent pas aux affaires publiques, se contentant de jouer habilement au jeu du cache-cache, cessant de croire en l’amour, ou maintenant une vie sobre et économe, tout en transmettant méticuleusement à leurs enfants ce qu’ils croient être les règles et stratégies du jeu de la classe rentière.
En apparence, chacun lutte pour une vie meilleure, mais la méthode consiste en intrigues, hypocrisie, gaspillages mutuels, calculs réciproques, exploitations en cascade. Le résultat est que chacun est enfermé par ses propres pensées, incapable de voir de nouvelles possibilités, de poursuivre sincèrement ses idéaux. C’est une prison mentale fondamentale. De plus, les techniques d’exploitation (raconter des histoires effrayantes, carotte et bâton, utiliser la dette comme moteur…) sont circulaires : plus on les pratique, plus on devient habile, dépendant, et même fier de sa « gestion efficace ». Pendant ce temps, la croissance de l’exploité consiste à apprendre ces techniques. Ces micro-mécanismes se diffusent comme des capillaires dans toute la société, faisant progressivement de la plupart des gens à la fois des exploiteurs et des exploités.
Ce qui est tragique, c’est que l’auto-limitation implique aussi la limitation d’autrui : mes restrictions envers autrui sont réciproques, et si la pensée n’est pas libérée, la société entière devient excessivement contrainte.
Une fois riches, les rentiers peuvent tout acheter, mais le domaine public de la civilisation humaine est presque effondré. L’environnement technologique devient de plus en plus systématisé. La civilisation industrielle progresse à un rythme croissant et insoutenable. Les millionnaires modernes peuvent devenir des sujets de potins, mais ne peuvent presque plus jouir de la vie publique, ni du plaisir de discuter librement des affaires communes, ni inverser le cours de l’ère comme un messie. La gloire et l’immortalité appartiennent désormais à un lointain passé.
Inversement, certains intellectuels courageux qui osent parler, discuter des affaires publiques et vouloir améliorer la société peuvent avoir peu d’argent, et se font traiter de « intellos », « vieux intellectuels puants », « pourquoi t’occuper des affaires de l’État ? ». Dans ce contexte, un intellectuel qui n’a jamais été insulté ni humilié n’est probablement pas un vrai intellectuel.
On observe ainsi que, dans la grande narration de l’« exploitation », la classe rentière raconte des histoires effrayantes tout en jouant au cache-cache, les intellectuels subissent des insultes, les classes populaires exploitées se battent désespérément, non pour transformer le système, mais simplement pour grimper d’un échelon et rejoindre la classe rentière. Cette narration engendre un cercle vicieux : même avec une surproduction, personne n’est heureux. Les classes populaires restent opprimées, sans dignité ; la classe rentière ne peut que jouir en secret, sans gloire. Les intellectuels assoiffés de reconnaissance subissent des insultes incessantes, malgré leurs efforts constants, comme Xijing trying to fill the sea — une tâche sans fin. Car toute narration d’un monde possible est vue non comme un projet à réaliser, mais comme une histoire déconnectée de la réalité. Par exemple, lorsqu’on discute des affaires publiques, le consensus se fonde rarement sur la discussion rationnelle, mais sur l’affirmation « nous sommes tous des “règlements-makers” », seule base de confiance et de sécurité. Inversement, peu importe à quel point votre vision est concrète, réalisable et belle, si vous ne proposez pas un mécanisme de liquidité financière, vos propos seront souvent jugés vains. Car le « beau » est devenu synonyme de « beaucoup d’argent ».
La narration de l’« exploitation » n’est pas seulement fortement exclusive, mais détruit aussi la confiance fondamentale entre les êtres humains. Chaque dialogue est entaché par la crainte d’être trompé. Dès qu’un membre des classes populaires adhère à cette narration, tous les riches et intellectuels qu’il côtoie deviennent des exploiteurs potentiels. Il peut ainsi développer inexplicablement une hostilité envers ceux qui vivent mieux, ce qui l’empêche d’accepter d’autres récits, de voir de nouvelles possibilités. Car comparé à la douleur lancinante gravée dans le corps et l’âme, la lumière d’une vie belle mais inaccessible paraît trop aveuglante.
Sans aucun doute, le souvenir de l’« exploitation » est déjà profondément ancré dans les os de nombreux modernes. Ce souvenir douloureux, tel un parasite tenace, est à la fois impossible à oublier et pénible à évoquer. Ainsi, la grande narration de l’« exploitation », en tant qu’idéologie, domine inconsciemment le comportement de la plupart des modernes, les empêchant précisément, à l’ère de la surproduction, de négocier les affaires publiques, de dialoguer activement, d’ouvrir un nouvel ordre. En ce sens, inaugurer une nouvelle civilisation, accueillir un nouvel ordre, exige l’effort de chaque moderne : transformer l’histoire en vin, planter des fleurs au bord du précipice.
Cet effort commence d’abord par un effort intellectuel, un effort de parole : il faut affronter les dettes sans maître et la structure dynamique de la dette enfouie dans la vie intentionnelle, embrasser activement les possibilités d’existence offertes par les technologies modernes, puis apprendre à accepter, et aussi à oublier.
Parole et création
Pour Heidegger, le langage est la maison de l’être. Pour Harari, l’humain est un animal racontant des histoires, formant des communautés imaginées. Ces deux affirmations disent la même chose : parler, c’est créer. Nous créons des mondes possibles par la parole. Le chemin de chaque civilisation humaine vers l’avenir est le processus de réalisation de ses mondes possibles partagés.
En tant qu’acte de création, la parole ne se juge pas selon le vrai ou le faux, mais selon le vide ou le plein. Quand quelqu’un dit : « Je vais lire 100 livres », s’il ne lit pas, sa phrase n’est pas fausse, mais vide, car il pourrait encore la réaliser un jour. Même s’il ajoute : « Je vais lire 100 livres en un an », et qu’au bout d’un an, il n’a rien lu, sa parole n’est toujours pas fausse, mais creuse, non réalisée, et perd désormais la possibilité de l’être. Cela signifie que bien qu’il n’ait pas accompli l’acte, l’intention exprimée — « je vais lire 100 livres en un an » — était authentique, la détermination réelle. Cette intention a pu inspirer ses proches à lire. Un an plus tard, voyant qu’il n’a rien lu, ils le jugent peu digne de confiance, mais ils ont déjà été inspirés. Si dès le départ, son intention était d’inspirer les autres, en assumant pleinement le risque de perdre leur confiance, alors il reste un homme vrai.
L’effectivité du récit réside dans le fait que tout récit demeure constamment un monde possible en attente de réalisation, ouvert à tous. Prenons la description marxiste du communisme (note : « communisme » est une traduction problématique ; *communism* devrait se traduire par « communalisme », mettant la vie commune au cœur). Dans cette société, chaque individu, à l’ère de la surproduction, peut poursuivre un développement libre et complet selon sa compréhension du monde. Cet idéal n’est ni vrai ni faux, mais simplement insuffisamment réalisé. Nous pouvons le nourrir continuellement par la parole et l’action, révélant ainsi notre excellence.
Dans la narration de l’« exploitation », nous constatons que la structure de l’événement précède notre jugement de conformité et dirige nos choix d’action, bien qu’elle passe souvent inaperçue. Beaucoup croient que cette narration correspond à la réalité, et cette croyance les enferme dans sa structure, où ils ne peuvent choisir qu’entre exploité ou exploiteur, sans jamais s’en extraire. Cette narration colle si bien à l’expérience vécue des modernes, est si facilement crédible, qu’elle devient une idéologie profondément enracinée. Ainsi, les choix des modernes sont dominés par cette idéologie, la renforçant continuellement, rendant toute innovation sociale de plus en plus difficile. Car face à une réflexion systématique sur l’époque, jouer au cache-cache ou grimper d’un échelon semble, au départ, bien plus facile et concret. Mais si de plus en plus de gens choisissent cette voie, cessent de discuter des affaires publiques, la crise de la civilisation s’accumule, et finalement, personne ne pourra vivre paisiblement.
Nous découvrons alors l’effet quantique du mot : en tant qu’acte de création, la parole peut ouvrir un monde meilleur, ou amplifier les défauts de l’ancien monde.
Pour souligner cet effet, empruntons à « le chat de Schrödinger » le concept de « mot de Schrödinger ». Dans une boîte contenant du radium et du cyanure, l’état du chat est une superposition de vie et de mort, indéterminé jusqu’à l’ouverture. De même, dans tout récit que nous tentons, il est imprévisible si ce monde possible orientera la réalité vers le bien ou le mal.
Bien sûr, les possibilités superposées dans un récit sont plus riches, car chaque auditeur y répond selon son propre point de vue et sa situation. Un bon récit se prolonge indéfiniment. Cela signifie que nous, conteurs passionnés, devons rester humbles, assumer la responsabilité de notre parole, et réfléchir continuellement à la structure du récit. Si le récit est bien raconté, nous devenons des dieux illuminant le monde ; s’il est mal raconté, des démons corrompant les âmes. Être dieu ou démon, on ne le sait qu’après avoir parlé : c’est là notre dualité fondamentale en tant que parleurs.
Fleurs et baïonnettes
Récemment, en tant que nomade numérique, j’ai souvent organisé des clubs de lecture, rencontrant peu à peu de nouveaux amis, tous aimant discuter. En parlant avec Xiao Guo, il m’a partagé une œuvre d’art qu’il affectionne particulièrement — « Fleurs et baïonnettes », aussi appelée « La jeune fille aux fleurs de Washington ». Elle immortalise le 21 octobre 1967, lorsque Jane Rose, une Américaine de 17 ans, oppose des fleurs aux fusils et baïonnettes lors d’une manifestation anti-guerre à Washington. Une image simple, mais qui m’a profondément et durablement bouleversé.

Source : Wikipédia
À l’ère actuelle de l’information abondante, nous avons tous pris conscience que la guerre est souvent un moyen de détourner les contradictions sociales. Or, dans la civilisation moderne, le coût et l’incertitude de la guerre ont fortement augmenté. Face à la polarisation des richesses, aux bulles financières, à la rigidité sociale, au populisme, chacun porte intérieurement un poids profond. En dénonçant le keynésianisme ou les sociétés cotées qui escroquent et fuient, nous nous sentons perdus, sans foyer. Bien que la production industrielle soit déjà excédentaire, la société regorge de divisions, les individus se méfient, se protègent, incapables de négocier les affaires publiques.
Selon Mumford, le dialogue est la forme la plus élevée de la vie urbaine. Car nous vivons d’abord dans des mondes possibles suscités par le dialogue, jouant chacun un rôle dans ces mondes. Par exemple, un cri de « au secours ! » évoque aussitôt une histoire de belle et de violeur. L’« identité réelle » n’est que notre identité dans le monde le plus étroitement couplé à l’environnement technique — une identité minimale, car elle ne peut plus être actualisée. En revanche, certaines « identités idéales » — poète itinérant, chaman, Dieu, Bouddha, bodhisattva, immortel, vrai homme, amant — sont plus hautes, car elles ouvrent de nouveaux mondes possibles, capables d’éclairer notre « réalité ».
Négocier les affaires publiques, c’est donc, à partir des conditions présentes, oser parler librement de divers mondes possibles. Pourtant, dans une atmosphère sociale oppressante, ceux qui disposent de loisirs ne prennent pas naturellement la peine de réfléchir à ces mondes possibles, ni d’initier activement le dialogue. Ignorant par où commencer, ils s’enfoncent encore davantage dans leur oppression.
Malgré tout, si nous voulons une vie meilleure, nous devons chérir chaque occasion de dialogue, exprimer dans la conversation nos meilleures intuitions, celles qui sont ancrées dans notre vie, offrant ainsi des « fleurs » à chaque auditeur. Inversement, si nous restons dominés par la narration de l’« exploitation », cherchant à répondre à des questions sans réponse, nous resterons dans une confusion éternelle. Car ouvrir l’avenir signifie réaliser un monde possible, donc plus un récit paraît « conforme à la réalité », moins il peut ouvrir l’avenir.
Chacun vit dans l’histoire, et personne ne peut parler hors de son historicité. La narration de l’« exploitation » est déjà profondément enracinée en nous. Il se peut que nous pensions parler sincèrement, mais inconsciemment, nos paroles renforcent encore l’ordre ancien. Par exemple, dans la civilisation industrielle, nous aimons nous concentrer sur l’opérabilité, l’efficacité, la mesurabilité, l’évaluabilité, la conclusion du dialogue… Ce sont là des traits de la rationalité instrumentale selon Habermas. Comme celle-ci s’harmonise parfaitement avec la logique du travail industriel, nous y sommes souvent immergés, oubliant la rationalité communicative. Même si nous valorisons la coopération, la négociation, l’inclusion, la solution finale reste souvent formulée selon une logique instrumentale. Si nous ne réalisons pas que chaque mot que nous prononçons porte une intentionnalité profonde, nous sous-estimons la difficulté de libérer la pensée, et surestimons la qualité de notre discours.
J’aime organiser des clubs de lecture parce que je pense que les livres sont les plus belles fleurs, et que l’intentionnalité des textes est la plus claire, et actuellement la ressource la plus puissante pour percer la narration de l’« exploitation ». Chaque livre concentre le travail de son auteur, particulièrement les ouvrages académiques, comme les « Very Short Introductions » d’Oxford, la « Bibliothèque du savoir » de SDX, la série « Hanqing Hall », la série « Oracle », les « Quinze conférences d’introduction aux grands auteurs », la « Collection des classiques scientifiques », la « Collection des classiques universels traduits en chinois »…
Sans aucun doute, pour la plupart des lecteurs, ces livres semblent trop spécialisés, peu attrayants, voire arides. Pourtant, en vue de libérer la pensée, de fortifier la rationalité, d’enrichir notre intentionnalité, lire ces livres est la méthode la plus directe et la plus efficace. Inversement, sans le courage de les lire, nous peinerons à nous extraire de l’Histoire pesante, laissant le travail des auteurs ignoré et dédaigné.
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